Tableau 1

Depuis quelques années, le caractère durablement inégalitaire de l’école en France est établi[1]. Ainsi, à la rentrée 2015, selon une étude menée pour le Ministère de l’éducation[2], dans 10% des collèges la proportion d’élèves issus de milieux défavorisés est inférieure à 15%, tandis que dans 10 autres pourcents elle est supérieure à 63%. Dans cette logique, depuis la rentrée 2016, des actions en faveur de la mixité sont menées par les pouvoirs publics dans 82 territoires pilotes marqués par une forte ségrégation sociale. La mesure phare de ce dispositif est la création de secteurs multi-collèges permettant de rééquilibrer la composition sociale de plusieurs collèges voisins, initialement très différents.

Si certains des premiers résultats de ces expérimentations peuvent paraître jouer en faveur d’une plus grande mixité sociale (de facto, certains élèves favorisés ont été affectés à des collèges initialement défavorisés et inversement), ce type de mesure a plusieurs limites : tout d’abord, les territoires pilotes choisis sont répartis dans un grand nombre d’académies, pour certaines directement concernées par la ségrégation sociale, pour d’autres beaucoup moins. Il est important de rappeler qu’en France, si la ségrégation sociale  évolue très peu au niveau national depuis dix ans, les différences entre académies s’exacerbent[3]. Certaines concentrent de plus en plus de catégories favorisées, d’autres se paupérisent. La généralisation de mesures du type « secteurs multi-collèges » nécessiterait de bien identifier les académies (et au sein de celles-ci les communes ou intercommunalités) sur lesquelles l’action devrait être prioritaire.

De plus, le privé n’est pas ou très peu intégré dans le périmètre de ce dispositif[4]. Or, sur les dix dernières années, les écarts de composition sociale entre le privé et le public n’ont cessé de croître, le public accueillant une part toujours plus importante d’élèves issus de catégories sociales défavorisées ou intermédiaires et le privé d’élèves favorisés ou très favorisés. Si cette « spécialisation » globale recoupe des réalités locales plus diverses, se pose néanmoins la question de la « fuite vers le privé » que l’instauration à l’échelle nationale de secteurs multi-collèges pourrait entraîner.

ECARTS PUBLICS/PRIVES ACCRUS A L'ECHELLE LOCALE

Or, le lien entre recours à l’enseignement privé et ségrégation n’est pas direct et croise des logiques de territoires et de densité urbaine[5]. Ainsi, dans certaines académies, souvent situées dans le nord du pays, une part importante de la ségrégation sociale est expliquée par des différences public/privé[6] (37% à Lille, 35% à Amiens en 2016), alors que cette part est très faible dans d’autres académies (10% à Rennes ou 9% à Besançon).

De plus,  les écarts public/privé varient fortement selon la taille de l’agglomération[7]. Les collèges privés et publics sont très proches en termes de composition sociale dans les petites agglomérations et dans le secteur rural. Au contraire, les écarts public/privé explosent pour les agglomérations moyennes : ils représentent plus de 39% de la ségrégation observée dans les agglomérations situées entre 50 000 et 100 000 habitants, soit plus encore qu’à Paris ou dans les très grandes agglomérations.

De ce point de vue, il semble nécessaire d’affiner géographiquement l’analyse. Une distinction au sein de l’académie entre les territoires selon leur densité urbaine apparait nécessaire. Il s’agit alors de regarder dans quelle mesure au sein d’une académie, pour un niveau de densité urbaine donné, les différences de composition entre le public et le privé expliquent le niveau de ségrégation de la zone. Nos résultats montrent que la part de la ségrégation expliquée par des différences entre public et privé est plus forte encore à cet échelon local qu’au niveau national. En effet, les choix des parents sur le mode de scolarisation sont locaux ce qui renforce les écarts entre collèges privés et publics voisins.

Bien évidemment, cet effet local moyen écrase des différences importantes au niveau régional ou même entre les zones de recrutement des différents collèges (en termes de mixité sociale le privé est très hétérogène[8]), mais il permet d’éclairer les expérimentations en cours. En effet, pour les politiques publiques, l’expérimentation n’est pas une fin en soi et prélude (théoriquement selon la teneur des résultats obtenus) à une extension des dispositifs testés à l’ensemble du territoire national.

Sans présager du résultat des expérimentations, nos résultats suggèrent qu’une extension de ces dispositifs à l’ensemble du territoire qui n’intégrerait pas le secteur privé risque fort d’aboutir à des résultats inverses de ceux envisagés et d’accentuer la part de la ségrégation scolaire expliquée par des différences entre public et privé. De ce point de vue, on voit mal comment les politiques de mixité sociale telles qu’elles sont envisagées actuellement pourraient fonctionner à grande échelle sans l’imposition d’une contrainte beaucoup plus forte quant au choix du mode de scolarisation laissé aux familles. Si l’on veut réellement développer la mixité sociale à l’école, il faut concevoir des politiques nationales d’aménagement du territoire incluant l’enseignement privé.

Références 

Base centrale de scolarité (BCS) – 2004 DEP, 2016 DEPP – Ministère de l’Education [producteur], ADISP-CMH [distributeur].

Courtioux P., Maury T.-P. [2016]« Public, privé et éducation prioritaire : une analyse de la mixité sociale selon le secteur du collège », Centre d’Economie de la Sorbonne, Working Papers, 2016.48.

Ministère de l’Education Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (MENESR) [2016], Agir pour la mixité sociale au collège, Dossier de présentation, Mardi 13 décembre 2016, MENESR.

Durand Y., Salles R. (ed.) [2015], Rapport d’information sur l’évaluation des politiques publiques en faveur de la mixité sociale dans l’éducation nationale, Assemblée nationale, n°3292.

Poucet B. [2012], L’enseignement privé en France , coll. Que sais-je ?, Presses Universitaires de France.

 


[1] Durand et Salles [2015]

[2] MENESR [2016].

[3] Cf. tableau 1.

[4] Dans de très rares cas, lors de la création d’un secteur multi-collèges, une convention est signée avec le collège privé voisin (participation à un observatoire d’évolution de l’évolution de la mixité) ce qui permet d’identifier une éventuelle « fuite » vers le privé.

[5] Pour une description de cet aspect en termes d’Histoire de l’éducation, cf. notamment Poucet [2012]

[6] Cf. tableau 1.

[7] Cf. tableau 2.

[8] Cf. par exemple Courtioux et Maury [2016]