Entretien avec Jean-Vincent Holeindre

Commerce et guerre ne s'excluent pas : repenser la stratégie d'entreprise à l'ère des grandes recompositions géopolitiques

Commerce et guerre ne s'excluent pas : repenser la stratégie d'entreprise à l'ère des grandes recompositions géopolitiques

 

Vous faites partie du board de la Chaire Géopolitique et Stratégie d'Entreprise de l'EDHEC. Pourquoi avoir accepté cette proposition, et en quoi cela vous paraît-il pertinent de développer ce type de structure pour une business school ?

La démarche me semble particulièrement pertinente, car elle va à rebours de notre tendance à cloisonner les savoirs académiques. Il existe au moins deux raisons majeures qui justifient ce rapprochement entre école de commerce et géopolitique : l'évolution du paysage scientifique, d'une part, et celle du paysage géopolitique, d'autre part.

 

S'agissant du paysage scientifique, il n'existe aujourd'hui pratiquement plus de projet de recherche ni d'enseignement qui ne repose sur une approche transversale et transdisciplinaire. La géopolitique et les relations internationales s'inscrivent dans cette logique de transversalité.

 

Du point de vue géopolitique, nous assistons à une interpénétration croissante des sphères d'action. J'ajoute que pendant longtemps, nous, Européens, occidentaux, avons vécu avec l'idée que le commerce remplacerait la guerre, et que l'économie — comprise comme science de l'échange — constituait la grille de lecture principale voire unique des relations internationales. Cette vision s'inscrivait dans le contexte des « dividendes de la paix » et de la « fin de l'Histoire ».

 

Or, comme le disait Péguy, il faut « voir ce qu'on voit » : le commerce ne remplace pas la guerre et la guerre ne remplace pas le commerce. Les deux se combinent. Cela est bien compris par certaines grandes puissances comme la Chine ou la Russie, qui, dans leurs doctrines stratégiques, présentent une vision intégrée des rapports de force. Lorsque la guerre s'achève, elle se poursuit sous d'autres formes. À l'inverse, les Européens ont longtemps structuré leur compréhension du monde à partir d'un logiciel libéral, qui repose notamment sur des séparations : entre commerce et guerre, entre public et privé, entre État et société. Cette logique se retrouve dans la formation de nos élites.

 

Ajoutons à ce tableau un phénomène massif : la diversification de la scène mondiale — ce que Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts ont appelé, dans les années 1990, le « retournement du monde » — marquée par le poids croissant des acteurs économiques et sociaux, et notamment des acteurs privés. Dès lors que ces derniers jouent un rôle de plus en plus influent dans les dynamiques géopolitiques, il est logique que les institutions qui forment ces acteurs les préparent à ces enjeux.

 

Quelle place pour l'Europe et ses acteurs dans ce "monde retourné" ?

Jusqu'à présent, les puissances occidentales donnaient l'impulsion, et les autres s'adaptaient. Cette configuration a évolué et à certains égards s'est retournée. C'est à nous de nous adapter aujourd'hui. Cela ne traduit pas nécessairement un déclassement international, mais impose de penser encore davantage en termes stratégiques, la stratégie étant précisément la science de l'autre, d'adaptation à l'autre. Il nous appartient d'avoir l'humilité de reconnaître que le monde peut en partie se construire sans nous.

 

En ce qui concerne l'Union européenne, celle-ci a été conçue avant tout comme un projet de paix. L'UE s'est imposée par les normes plutôt que par la force. À l'inverse, les grandes puissances contemporaines, Chine, Etats-Unis, Russie développent des stratégies fondées sur le rapport de force, voire sur des formes de prédation dont l'économie constitue le bras armé. Un objectif européen pourrait être d'allier l'ADN de l'UE, à savoir le droit de la paix, avec un droit de la force qui ne serait pas fondé sur la volonté de conquête, mais sur l'ambition forte et assumée de défendre un modèle libéral.

 

De plus, la France défend depuis longtemps l'idée d'une « Europe puissance », face à une vision plus libérale portée notamment par le Royaume-Uni. Aujourd'hui, plusieurs de nos partenaires reconnaissent la pertinence de cette approche. Mais des difficultés importantes subsistent. L'UE doit d'abord faire face à ses propres tensions internes, notamment la montée des courants eurosceptiques. Un autre enjeu majeur est celui du leadership. Lorsqu'elle est portée à Paris, l'idée d'une Europe puissance est souvent perçue comme une tentative de « faire la France en grand » à travers l'Europe. Il est nécessaire de dépasser cette perception. Si la France souhaite une Union géopolitiquement forte, elle doit accepter de lier pleinement son destin à celui des autres nations européennes, et au fond de partager cette ambition souveraine à l'échelle du continent. Les débats actuels, notamment autour de la dissuasion élargie, seront structurants à cet égard. L'équilibre sera délicat à trouver : la France devra adapter son positionnement, tandis que ses partenaires devront reconnaître son antériorité sur certains sujets, notamment en matière nucléaire.

 

À défaut d'une telle évolution, le risque est réel de voir l'Europe devenir encore plus vulnérable face aux stratégies prédatrices d'autres puissances.

 

La prise de conscience a-t-elle eu lieu au niveau des entreprises ?

Je le pense, et même au-delà des entreprises, dans l'ensemble de la société. Un indicateur intéressant est la place prise par la géopolitique dans l'enseignement secondaire, notamment à travers la réforme du baccalauréat. Cette discipline suscite un véritable engouement chez les lycéens, signe à la fois d'une inquiétude face au monde contemporain et d'un désir de mieux en comprendre les dynamiques.

 

Du côté des entreprises, on observe un développement significatif de la formation continue sur ces enjeux. Il y a également une véritable révolution cognitive en matière d'intelligence économique. Longtemps, notre logiciel libéral nous a empêchés de percevoir le degré d'hostilité ou de compétition stratégique de certains acteurs économiques étrangers. Aujourd'hui, sous l'impulsion de l'État et des firmes, une forme de rattrapage est en cours. Des progrès ont été réalisés, notamment en matière de protection du secret industriel et de souveraineté, même si des marges d'amélioration subsistent. Cette montée en vigilance pourrait encore s'accentuer en cas de durcissement du contexte international. Ces évolutions me rendent raisonnablement optimiste quant au niveau de prise de conscience de nos sociétés. Je le suis également quant à leur capacité de progrès — une idée profondément ancrée dans l'héritage intellectuel européen, notamment celui des Lumières.

 

Que pensez-vous de la possibilité de créer des postes de Geopolitical Chief Officer au sein des entreprises ?

Ayant moi-même suivi un parcours mêlant école de commerce et relations internationales, j'ai toujours été surpris par le recours assez rare à ce type de fonctions. Il me semble pourtant évident qu'elles ont vocation à se développer. Pour autant, il ne s'agit pas de créer une fonction isolée ou cloisonnée. Par nature, ces enjeux sont transversaux. L'objectif est plutôt d'instaurer un point de vigilance et d'intelligence stratégique à l'échelon « état-major » des entreprises.

 

Le terme même de « stratégie » est révélateur. Ce mot est commun au monde de l'entreprise et de la géopolitique. Il exprime la nécessité pour tous les stratèges d'envisager à la fois l'environnement qui nous entoure et la temporalité de l'action. Le marché, comme le champ de bataille, renvoient à une incertitude face à laquelle il faut décider. Cette incertitude appelle d'un côté l'adaptation sur le court terme et de l'autre l'anticipation, la prospective et la capacité à envisager des scénarios multiples sur le long terme. L'enjeu n'est pas de prédire l'avenir, mais d'accepter la possibilité de la surprise et de s'y préparer. Attribuer à la géopolitique une forme d'omniscience serait une erreur. Son rôle n'est pas d'éliminer la surprise, mais d'en atténuer les effets en permettant d'alerter et de préparer les organisations.

 

En résumé : oui au développement de fonctions géopolitiques en entreprise, mais à condition qu'elles irriguent l'ensemble de l'organisation, sans devenir un totem ni une expertise isolée, sans contrepoint.

 

En parlant d'anticipation, quelles seront selon vous les grandes tendances géopolitiques du siècle à venir ?

La première tendance est celle de la régionalisation. La France, par exemple, ne peut plus se penser indépendamment de l'échelle européenne.

 

Mais au-delà de cette dimension spatiale, l'enjeu majeur réside dans l'évolution des schémas mentaux, ce que les géographies appellent les cartes mentales. L'un des défis majeurs, sur le plan stratégique, touche à ce que l'on désigne — souvent de manière imprécise — comme la guerre hybride. Les dimensions psychologique et cognitive occupent désormais une place déterminante dans la conflictualité mondialisée. Même lorsque les conflits armés cessent, d'autres formes de confrontation persistent. Certaines puissances ont intégré de longue date cette continuité dans leur pensée stratégique. De leur côté, les armées européennes redécouvrent depuis quelques années l'importance de la ruse et de la manœuvre indirecte, l'importance de "gagner la guerre avant la guerre". La géopolitique tend ainsi à s'étendre à l'ensemble des sphères de l'action. Cette évolution comporte des risques — celui d'une conflictualité permanente — mais aussi des opportunités, en nous incitant à devenir des citoyens plus éclairés et plus conscients des dynamiques du monde.

 

Quelles lectures, podcasts ou vidéos recommanderiez-vous pour mieux comprendre ces dynamiques ?

J'ai tendance à recommander en priorité les classiques, il est essentiel d'en revenir aux fondamentaux durant ces périodes de profond changement. Pour comprendre la géopolitique contemporaine à la lumière de l'Histoire, les Mémoires de Raymond Aron constituent une excellente porte d'entrée. Ils offrent une plongée incarnée dans le XXe siècle, à travers le regard d'un observateur majeur des relations internationales.

 

Pour un format vidéo, je recommande l'émission Le Dessous des Cartes, un format très pédagogique, à la fois accessible et exigeant, qui permet d'aborder de manière claire et synthétique de nombreux sujets.

 

Enfin, il me semble essentiel de lire régulièrement une revue spécialisée. Le format de la revue a cet avantage de présenter une cohérence d'ensemble, une sorte de fil rouge temporel et intellectuel donné par la ligne éditoriale. À titre personnel, je recommande Questions internationales, publiée par la Documentation française, qui offre une analyse structurée et cohérente des grands enjeux géopolitiques contemporains.