Le Groenland dans le viseur de Washington
Entre menace chinoise et course aux matières premières, décryptage d'un enjeu arctique aux motivations multiples
Le Groenland dans le viseur de Washington : menace chinoise ou course aux matières premières ?
L'argument sécuritaire : une présence chinoise limitée
Janvier 2026. Donald Trump réitère avec insistance sa volonté d'acquérir le Groenland, la plus grande île du monde, 2,16 millions de km² dont 81 % sous les glaces, n'abritant qu'environ 56 000 habitants. Cet immense désert blanc serait pour les États-Unis une « priorité de sécurité nationale » face à la Chine. Pourtant, l'analyse cartographique nuance cette rhétorique et montre que les motivations américaines sont autant géologiques que géostratégiques.
La Maison-Blanche met en avant une « omniprésence chinoise » dans l'Arctique. Il est vrai que Pékin a renforcé ses capacités, en se disant « État proche de l'Arctique » et en promouvant une « Route de la soie polaire ». Mais le contraste est net entre le récit et la réalité, la Chine ne dispose que de trois brise-glaces, face à une flotte russe de plus de quarante unités. Surtout, sa présence physique sur le territoire groenlandais reste modeste. Les tentatives d'investissements ont largement échoué, dans certains cas du fait de l'intervention du gouvernement danois (aéroports de Nuuk et d'Ilulissat, base navale de Grønnedal). Dans le même temps, les États-Unis disposent déjà d'une position consolidée avec la base de Pituffik et des accords leur permettraient d'élargir cette présence s'ils le jugeaient nécessaire.

Une « opportunité » climatique
Le réchauffement climatique rebat les cartes. Entre 1979 et 2024, l'étendue de la banquise estivale s'est réduite d'environ la moitié, libérant des zones côtières et facilitant l'accès à des territoires auparavant inaccessibles. Le recul de la glace ouvre aussi une fenêtre plus large sur les corridors arctiques, le Passage du Nord-Ouest peut faire gagner jusqu'à deux semaines par rapport à Panama, la Route maritime du Nord réduit de moitié le trajet Asie Europe. Dans ce contexte, contrôler le Groenland, et ses plus de 44 000 kilomètres de côtes, revient à se placer au seuil d'un espace qui pourrait devenir à la fois un axe commercial et un front d'extraction d'hydrocarbures et de minerais.
L'impératif minier
Si la « menace » chinoise est mise en avant, c'est surtout la domination économique de Pékin sur les matériaux critiques qui inquiète. Alors que la Chine contrôle environ 90 % du raffinage mondial des terres rares et contraint les États-Unis via des quotas d'exportation, Washington cherche à briser ce monopole, notamment en investissant dans des capacités domestiques (Mountain Pass, Vulcan Elements, ReElement Technologies). À ce titre, le Groenland abrite 25 des 34 minéraux classés critiques par l'Union européenne, notamment des terres rares, du graphite, du cobalt et du cuivre. Ses réserves de terres rares sont estimées à 1,5 million de tonnes métriques, comparables à celles des États-Unis et supérieures à celles du Canada, avec des gisements comme Kvanefjeld riches en néodyme, dysprosium et terbium.
Pour autant, le Groenland ne dispose pas de routes entre ses établissements, ses infrastructures portuaires sont limitées et seules deux mines sont exploitées sur l'ensemble de son territoire. En outre, la révocation de licences comme celle de Kuannersuit a détérioré la confiance des investisseurs. Dans ces conditions, les analystes estiment un horizon de dix à quinze ans et un investissement de plusieurs milliards de dollars avant que tout projet de terres rares n'atteigne la phase de production. Et même alors, le minerai extrait devrait être envoyé en Chine pour être traité, étant donné le monopole chinois sur les capacités de raffinage.