Entretien avec Thibaut Joltreau
Comprendre le monde pour mieux décider : la géopolitique au service de la stratégie d'entreprise.
Comprendre le monde pour mieux décider : la géopolitique au service de la stratégie d'entreprise.
La géopolitique a longtemps été considérée comme une discipline relevant des diplomates, des militaires, ou encore des spécialistes des relations internationales. Pourquoi est-il aujourd'hui essentiel de l'enseigner dans une école de commerce ?
On présente souvent l'intérêt de la géopolitique en école de commerce comme une conséquence directe du retour des conflits, des rivalités de puissance ou de la remise en cause de la mondialisation. Je partage ce constat, mais j'aimerais le nuancer. La géopolitique a toujours été indispensable pour comprendre l'économie mondiale.
Pendant les années 1990 et 2000, au sommet de ce que l'on a appelé la « mondialisation heureuse », beaucoup ont cru que l'intégration économique conduirait naturellement à la pacification des relations internationales. Cette vision s'inscrivait dans la théorie du « doux commerce » de Montesquieu selon laquelle plus les États commercent, moins ils se font la guerre. Mais la mondialisation n'a jamais été un phénomène naturel. Il s'agit d'une construction profondément politique. Si les échanges internationaux se sont intensifiés, c'est parce que des États ont bâti un ordre international, créé des institutions et défini des règles favorisant le développement des entreprises multinationales et des chaînes de valeur mondiales. Or, ce qui a été construit politiquement peut aussi être remis en cause politiquement.
Les tensions actuelles entre les États-Unis et la Chine nous le rappellent. Plus qu'un « retour » des rapports de force, nous assistons à leur réaffirmation. Ils n'ont jamais disparu ; ils étaient simplement moins visibles dans un contexte d'hégémonie américaine incontestée. Enseigner la géopolitique en école de commerce consiste donc autant à comprendre les périodes de stabilité que les périodes de crise.
Quelle est la spécificité de l'enseignement de la géopolitique en école de commerce ? Quelle est votre méthode ?
La spécificité tient d'abord au point de vue adopté : celui de l'entreprise. Ensuite, j'organise mon enseignement autour de trois grands axes.
Le premier consiste à comprendre les grandes dynamiques géopolitiques qui structurent le monde contemporain (rivalité sino-américaine, transformations de la mondialisation, enjeux énergétiques ou technologiques, etc.). Le deuxième porte sur les conséquences concrètes de ces phénomènes pour les entreprises, leurs chaînes d'approvisionnement, les marchés, les investissements, la réputation ou encore les stratégies d'implantation. La géopolitique n'est plus alors un supplément de culture générale mais un véritable outil d'analyse. Enfin, le troisième axe, qui me paraît aujourd'hui essentiel, consiste à considérer les entreprises comme des acteurs géopolitiques à part entière. Les grandes plateformes numériques, les géants technologiques, ou des entreprises comme SpaceX, influencent désormais directement les rapports de puissance internationaux. Elles disposent de ressources, de capacités technologiques et parfois d'une influence comparable à celle de certains États. Cette montée en puissance implique également une responsabilité géopolitique croissante des entreprises. L'affaire Lafarge, par exemple, illustre que les choix réalisés dans des zones de conflit peuvent avoir des conséquences juridiques, politiques et éthiques majeures.
Sur le plan pédagogique, je privilégie une approche très concrète, fondée sur des études de cas. L'objectif est d'amener les étudiants à comprendre comment un événement géopolitique se traduit en décisions stratégiques pour une entreprise. Les guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine, ou encore les stratégies de diversification industrielle comme le China Plus One, c'est-à-dire le fait de réduire la dépendance excessive à un seul pays (en l'occurrence la Chine) en délocalisant une partie de la production vers d'autres États, notamment en Asie du Sud-Est.
Enfin, j'accorde une place importante aux cartes. La dimension spatiale reste au cœur de la géopolitique et constitue un formidable outil pédagogique pour comprendre les routes commerciales, les ressources, les détroits stratégiques ou les nouvelles rivalités technologiques.
Parmi vos travaux actuels, vous vous intéressez notamment au potentiel levier géopolitique que pourrait constituer l'économie circulaire en Europe. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
L'économie circulaire est souvent abordée sous l'angle de la transition écologique. Pourtant, elle constitue aussi un enjeu majeur de souveraineté économique. Mes recherches portent notamment sur les chaînes de valeur des batteries électriques. Elles illustrent parfaitement une réalité contemporaine : nos économies sont devenues extrêmement interdépendantes. Cette interdépendance crée des vulnérabilités que certains États peuvent transformer en leviers de puissance. La Chine en offre l'exemple le plus marquant. Depuis plusieurs décennies, elle investit massivement dans les matières premières critiques et, surtout, dans leur transformation. Aujourd'hui, elle contrôle une très grande partie du raffinage mondial du lithium, du cobalt, du graphite ou encore des terres rares, des ressources indispensables à la transition énergétique. Cela est connu et documenté.
Dans ce contexte, développer des capacités de recyclage pourrait permettre de réduire certaines dépendances stratégiques. Recycler les batteries, c'est récupérer des ressources déjà présentes sur le territoire plutôt que dépendre de fournisseurs extérieurs. L'économie circulaire devient ainsi un instrument de résilience industrielle. La véritable question porte désormais sur les conditions de son déploiement : comment financer les investissements nécessaires ? Comment accompagner un marché encore en construction ? C'est précisément sur ces questions que portent aujourd'hui mes travaux.
La Commission européenne a fait de la sécurité économique une priorité de son programme 2024-2029. Quel regard portez-vous sur l'Union européenne en tant qu'acteur géopolitique ? Dispose-t-elle des moyens de ses ambitions ?
L'Union européenne a longtemps incarné la confiance dans les vertus du libre-échange et de l'intégration économique. Contrairement aux États-Unis ou à la Chine, elle a relativement peu développé de véritables politiques industrielles et a privilégié l'ouverture commerciale. Mais le contexte a changé. Les dépendances stratégiques, les tensions commerciales et les rivalités de puissance ont conduit l'Union à replacer la souveraineté économique au cœur de son agenda. En ce sens, il y a bien un réveil européen.
La difficulté tient toutefois à la nature même de l'Union. Elle demeure une organisation composée de vingt-sept États aux intérêts parfois divergents. Cette fragmentation limite sa capacité à agir rapidement sur les questions industrielles, technologiques ou de défense. Pour ma part, je reste convaincu que les réponses aux défis actuels passeront par davantage de coopération européenne, et non par un retour aux seules souverainetés nationales. Les succès d'Airbus montrent que des projets industriels communs sont possibles. L'enjeu consiste désormais à reproduire ce type de coopération dans d'autres secteurs stratégiques.
Y a-t-il aujourd'hui un phénomène géopolitique qui vous semble sous-estimé dans le débat public ?
À mes yeux, c'est incontestablement le changement climatique. Les migrations, les tensions sur les ressources, les transformations agricoles ou les nouvelles vulnérabilités territoriales modifieront profondément les rapports de puissance au cours des prochaines décennies. Or le retour des préoccupations sécuritaires tend aujourd'hui à reléguer les politiques climatiques au second plan. Je considère que cette opposition est une erreur stratégique. Les enjeux de souveraineté économique et de transition écologique peuvent au contraire être pensés conjointement. L'Union européenne dispose d'ailleurs d'un véritable levier d'influence à travers ce que l'on appelle parfois « l'effet Bruxelles » : sa capacité à diffuser ses normes environnementales à l'échelle mondiale grâce à la taille de son marché. Préserver cette capacité constitue, selon moi, un enjeu géopolitique autant qu'économique.
Quelles seront, selon vous, les grandes tendances géopolitiques du siècle à venir ?
Trois dynamiques me paraissent structurer durablement le XXIᵉ siècle.
La première est la rivalité entre les États-Unis et la Chine. Elle constitue à mes yeux le phénomène géopolitique central de notre époque. Mon analyse est influencée par le courant des relations international que l'on appelle hegemonic studies, et qui s'intéresse aux cycles de puissance et aux transformations de l'ordre international. Une partie de ces travaux repose sur l'idée qu'un système international est relativement stable lorsqu'il existe une puissance dominante capable d'en définir les règles. Les grandes périodes de tension apparaissent lorsque cette position est contestée par un nouvel acteur en ascension. C'est précisément la situation que nous observons aujourd'hui. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis occupent une position hégémonique au sein du système international. Ils ont largement contribué à définir les institutions, les normes et les règles qui ont structuré la mondialisation contemporaine. Or la montée en puissance de la Chine remet progressivement en question cet équilibre. Au-delà des débats théoriques sur la stabilité des systèmes internationaux, un constat s'impose : les rapports de puissance reviennent au premier plan. Cette rivalité se manifeste dans le commerce, les technologies, les chaînes d'approvisionnement, les infrastructures, l'espace, l'intelligence artificielle ou encore la définition des normes internationales. Derrière chacun de ces sujets se joue une question fondamentale : qui écrira les règles du monde de demain ? C'est dans cette perspective que j'interprète également le phénomène Trump. Au-delà de la personnalité du président américain, son action politique peut être lue comme l'expression des inquiétudes d'une puissance hégémonique confrontée à son relatif déclin. La remise en cause des alliances traditionnelles, les politiques protectionnistes, les guerres commerciales ou encore la volonté de renégocier les engagements internationaux des États-Unis témoignent d'une puissance qui cherche à préserver sa position dominante dans un environnement devenu plus concurrentiel. De ce point de vue, Donald Trump apparaît comme l'incarnation politique d'un moment historique particulier : celui où l'hégémon doit faire face à l'émergence d'un challenger capable de remettre en cause une partie des règles qu'il avait lui-même contribué à établir.
La deuxième grande tendance, nous en avons déjà parlé, c'est la dimension géopolitique du changement climatique. Ses conséquences ne se limiteront pas aux questions environnementales : elles affecteront les migrations, les ressources, les infrastructures, les modèles économiques et les équilibres géopolitiques. Les tensions liées au climat risquent d'être parmi les principaux facteurs d'instabilité des prochaines décennies.
Enfin, la transition démographique constituera un troisième facteur structurant. Les écarts de croissance démographique, le vieillissement de certaines sociétés et le dynamisme d'autres régions du monde modifieront progressivement les équilibres économiques et stratégiques globaux.
Ces trois phénomènes interagiront étroitement et redéfiniront les rapports de puissance pour plusieurs décennies.
Vous paraît-il pertinent de créer, dans les entreprises, un poste de "Chief Geopolitical Officer" ?
Il n'existe probablement pas de réponse unique. Les besoins diffèrent selon les secteurs, les chaînes de valeur et le degré d'exposition internationale des entreprises. Certaines industries sont naturellement beaucoup plus sensibles aux risques géopolitiques que d'autres. Ma conviction cependant est que la géopolitique ne peut être cantonnée à une fonction isolée. Elle doit irriguer l'ensemble de l'entreprise : la stratégie, les achats, la finance, les opérations ou encore la gestion des risques.
Dans les grands groupes internationaux, cette expertise existe souvent déjà au sein des directions du risque ou de la stratégie. La question est peut-être moins celle d'un nouveau titre que celle d'une meilleure intégration de la culture géopolitique dans les processus de décision.
Pour quelqu'un qui souhaiterait découvrir ou approfondir la géopolitique, quels ouvrages ou œuvres recommanderiez-vous ?
Plutôt que de recommander uniquement des ouvrages académiques, j'aime orienter les étudiants vers la fiction.
La science-fiction constitue un formidable laboratoire pour réfléchir aux rapports de puissance, aux dilemmes de coopération, aux crises internationales ou encore aux transformations technologiques. Je pense notamment au Problème à trois corps de Liu Cixin. Derrière son intrigue de science-fiction se cache une réflexion passionnante sur la coopération internationale, la dissuasion, la stratégie et la nature humaine face à une menace existentielle.
Côté cinéma, je recommande House of Dynamite. Le film met en scène une crise nucléaire et montre avec beaucoup de réalisme les mécanismes de décision en situation d'incertitude stratégique. Il rappelle que la dissuasion nucléaire, que l'on croyait parfois reléguée au passé, demeure un sujet profondément actuel.
La géopolitique ne consiste pas seulement à analyser le présent ; elle invite aussi à imaginer les futurs possibles. C'est précisément ce que permettent ces œuvres.