Entretien avec Kevin Limonier

Cartographier le cyberespace et nos interdépendances pour mieux anticiper les risques géopolitiques

Kevin Limonier : « La géopolitique n'est pas une simple culture générale, c'est un savoir technique qui permet de comprendre la complexité du monde »

 

Entretien avec Kevin Limonier, spécialiste de la géopolitique du cyberespace et membre de l'Advisory Board de la Chaire Géopolitique et Stratégie d'Entreprise de l'EDHEC Business School.

 

Vous avez accepté de rejoindre l'Advisory Board de la Chaire Géopolitique et Stratégie d'Entreprise de l'EDHEC. Pourquoi cet engagement et en quoi vous semble-t-il important que les écoles de commerce se saisissent aujourd'hui de ces enjeux ?

J'ai accepté parce que je considère qu'il existe encore un manque cruel de culture géopolitique au sein des entreprises. Et lorsque je parle de culture géopolitique, je ne parle pas de culture générale. Les dirigeants sont d'ailleurs souvent parfaitement informés de la marche du monde. Le problème est ailleurs. Il réside dans un manque d'anticipation et de compréhension de la complexité des systèmes dans lesquels l'économie mondiale est désormais imbriquée.

 

Dans un monde de plus en plus instable, multipolaire et interconnecté, les crises géopolitiques produisent des conséquences toujours plus complexes, parfois imprévisibles, mais qui peuvent néanmoins être en partie anticipées. Encore faut-il intégrer les conflits et les rapports de force au logiciel intellectuel des dirigeants, les considérer comme des composantes à part entière de l'environnement dans lequel ils exercent leur activité. Les choses évoluent dans le bon sens. L'existence même d'une chaire comme la vôtre en témoigne : ce type d'initiative était encore relativement rare il y a quelques années. Mais le travail à accomplir reste considérable. Structurer un enseignement de géopolitique au sein d'une école qui forme de futurs dirigeants de petites, moyennes et grandes entreprises est un investissement dont les fruits se mesureront dans dix ou quinze ans. Nous sommes donc sur des temporalités très différentes de celles de l'urgence à laquelle nous sommes trop souvent habitués.

 

Je constate d'ailleurs, auprès des étudiants que je forme, une évolution très nette du rapport des jeunes générations à la géopolitique. Elles ont davantage conscience de ces problématiques et de la nécessité d'y apporter des réponses. Je reste donc un incorrigible optimiste : nous sommes sur la bonne voie et les initiatives comme la vôtre participent à la construction de cette culture géopolitique dont nous aurons besoin demain.

 

Le cyberespace a longtemps été associé à la promesse d'un monde ouvert, affranchi des frontières et des contraintes territoriales. Aujourd'hui, cette vision semble largement remise en question. Comment expliquez-vous cette évolution ?

Je travaille sur ces questions depuis une quinzaine d'années et j'ai été le témoin, parfois même l'acteur, de cette transformation. Il y a encore quinze ou vingt ans, Internet et la numérisation des économies étaient perçus comme des instruments susceptibles de parachever une forme de mondialisation libérale. Cette vision puisait notamment ses racines dans la culture libertaire de la Silicon Valley des années 1960 et 1970, marquée par une volonté de dépasser les frontières et de s'affranchir du pouvoir des États, considérés comme des obstacles à l'émergence d'une société nouvelle. Cette conception a longtemps dominé les débats. Je me souviens qu'en 2018 ou 2019, dans certaines instances de gouvernance de l'Internet, évoquer l'existence de frontières dans le cyberespace pouvait encore susciter des réactions extrêmement hostiles. J'ai personnellement assisté à des réunions où des intervenants défendant cette idée étaient littéralement hués.

 

Six ou sept ans plus tard, la situation a profondément changé. Il est désormais difficile de nier que le cyberespace reproduit les formes de contrôle territorial qui existent dans l'espace géographique. Plus encore, la numérisation n'a pas aboli les frontières qui traversent nos sociétés, qu'elles soient étatiques, sociales ou idéologiques. Elle a parfois contribué à les renforcer et à les démultiplier dans des dimensions nouvelles. Cette évolution avait d'ailleurs été remarquablement anticipée par le philosophe Gilles Deleuze, qui décrivait, à la suite des travaux de Michel Foucault, le passage d'une société disciplinaire à une société de contrôle. Là où les institutions traditionnelles exerçaient leur pouvoir en enfermant et en surveillant les individus dans des espaces délimités, les technologies numériques permettent désormais un contrôle beaucoup plus diffus, permanent et déterritorialisé.

 

Il existait pourtant, à l'origine, une conviction sincère selon laquelle Internet pourrait constituer un formidable contre-pouvoir. Dans les années 2000, j'ai moi-même participé au développement d'un important hébergeur indépendant français. Nous étions alors animés par cette volonté de favoriser l'émergence d'une blogosphère citoyenne, capable de contribuer au débat démocratique. Mais à mesure que le cyberespace s'est étendu à l'ensemble de la planète, il est devenu le reflet des sociétés dans toute leur diversité et leur complexité. Il ne représentait plus seulement les aspirations d'une population relativement favorisée, libérale et attachée à un certain idéal d'émancipation. Il est devenu un espace marchand, un espace de pouvoir et un espace de conflit comme les autres.

 

Faut-il pour autant être fataliste ? Je ne le crois pas. Nous avons connu une première phase relativement idéaliste, suivie d'un retour de balancier au cours duquel le numérique s'est affirmé comme un instrument de surveillance, de déstabilisation et parfois d'oppression. Il nous appartient désormais de construire les cadres permettant de faire du cyberespace un espace social régi par des règles conformes à nos valeurs démocratiques. De ce point de vue, je pense que l'Europe emprunte une voie prometteuse avec son approche de la régulation numérique. Mais ces transformations s'inscrivent dans des temporalités longues, qui se mesurent en décennies.

 

On oublie souvent que le cyberespace repose avant tout sur des infrastructures physiques. Que nous apprend leur géographie sur les rapports de force internationaux ?

La question des infrastructures numériques est fondamentale, précisément parce qu'elle a été longtemps négligée. Pendant des années, Internet a été considéré comme un univers presque immatériel, indépendant des contingences territoriales. Cette représentation a contribué à invisibiliser les infrastructures qui rendent pourtant son fonctionnement possible. Un premier tournant majeur intervient en 2013 avec les révélations d'Edward Snowden. Elles mettent en lumière l'ampleur du dispositif de surveillance développé par les États-Unis, notamment à travers la NSA, et l'avantage stratégique que leur procure leur position dans l'architecture mondiale d'Internet. Ces révélations contribuent à une prise de conscience, notamment en Russie, mais aussi en Europe : Internet n'est pas un espace extérieur aux rapports de puissance. Ses infrastructures, leur localisation et leur contrôle constituent au contraire des enjeux stratégiques majeurs.

 

Un deuxième tournant intervient en 2014, avec l'annexion de la Crimée par la Russie. Les autorités russes entreprennent alors de modifier la structure physique et logique du réseau pour réorienter les communications de la péninsule vers leur propre territoire. Avant l'annexion, les principales connexions terrestres de la Crimée passaient par l'isthme de Perekop et remontaient vers Kiev. Les Russes ont progressivement modifié ces itinéraires, en s'appuyant d'abord sur des connexions satellitaires, puis sur de nouvelles infrastructures reliant directement la péninsule à la Russie. Il s'agissait de recomposer la géographie du réseau au bénéfice de leur contrôle territorial. La crise du Covid-19 a également joué un rôle important dans cette prise de conscience collective. Les tensions sur les réseaux et l'augmentation massive des usages numériques ont rappelé que derrière les services dématérialisés se trouvent des câbles, des équipements et des infrastructures physiques soumises à des contraintes bien réelles. Enfin, la guerre en Ukraine marque une nouvelle étape. Les infrastructures numériques sont désormais directement intégrées aux logiques de ciblage militaire. Elles peuvent faire l'objet de frappes, de sabotages ou d'opérations visant à perturber les communications adverses. C'est une évolution importante : ces infrastructures, relativement épargnées dans certains conflits précédents, sont devenues des objectifs stratégiques à part entière. Nous prenons donc progressivement conscience de leur importance géopolitique, même si cette compréhension reste encore largement insuffisante dans le débat public.

 

La notion de souveraineté numérique occupe une place croissante dans les débats européens. Est-elle réellement pertinente ou faudrait-il plutôt chercher à identifier, comprendre et maîtriser nos dépendances ?

Je pense que personne ne peut véritablement prétendre à une souveraineté numérique totale, pas même les États-Unis, et certainement pas la Russie malgré les efforts considérables qu'elle a déployés dans ce domaine. La notion de souveraineté numérique s'est notamment imposée au début des années 2010, dans le prolongement des révélations Snowden. L'idée était alors de développer des infrastructures et des services nationaux afin de réduire la dépendance aux acteurs américains et de se prémunir contre leurs capacités de surveillance.

 

Mais il faut aussi mesurer les dérives auxquelles cette ambition peut conduire. En Russie, par exemple, les discours sur la souveraineté numérique ont progressivement accompagné la construction d'un véritable appareil de censure et de contrôle de l'information. L'Internet russe s'est considérablement bunkerisé. Cela pose une question fondamentale : qu'entend-on exactement par souveraineté ? Est-ce la capacité de tout contrôler, partout et en permanence ? Ou bien la capacité de comprendre un espace, d'y exercer son autorité lorsque cela est nécessaire et de disposer des moyens d'y intervenir ? Prenons l'exemple du territoire français. L'État n'exerce pas un contrôle permanent sur l'ensemble des activités qui s'y déroulent, et c'est heureux. En revanche, il dispose d'outils juridiques, institutionnels et sécuritaires lui permettant d'exercer sa souveraineté. Il possède également une connaissance fine du territoire, indispensable à son action. Je crois que cette distinction entre contrôle et maîtrise est essentielle. La volonté de contrôle absolu conduit presque inévitablement à des dérives incompatibles avec les principes d'une société libre et démocratique. Dans le domaine numérique, cela signifie notamment qu'il serait vain de chercher à reproduire systématiquement les grandes plateformes américaines en créant des équivalents européens des GAFAM. Ce n'est pas nécessairement là que se trouve notre principal levier d'action.

 

L'Europe peut en revanche faire une différence en poursuivant son travail de régulation de l'espace numérique. Elle a engagé une démarche importante, qui mériterait sans doute davantage de courage politique. Mais il existe un deuxième levier, tout aussi fondamental : la connaissance. Exercer sa souveraineté sur un territoire suppose d'abord de disposer des cartes permettant de comprendre comment il est organisé. C'est l'un des fondements historiques de la géographie. C'est précisément ce que nous cherchons à faire au sein de GEODE : construire les représentations cartographiques permettant de comprendre les interdépendances, les infrastructures et les dynamiques de pouvoir qui structurent le cyberespace.

 

Je travaille d'ailleurs sur une notion que j'appelle le « paysage cybernétique ». L'idée est de dépasser les représentations préconçues du numérique pour analyser concrètement la manière dont les réseaux sont organisés, les points d'étranglement stratégiques, les formes de dépendance et les mécanismes de résilience. À partir de cette connaissance fine, il devient possible d'élaborer des stratégies sectorielles beaucoup plus précises et efficaces. Mais cela suppose de développer une véritable culture cartographique, infrastructurelle et, finalement, géopolitique du numérique.

 

Ce travail de cartographie des dépendances peut-il également être mené à l'échelle des entreprises ? Comment pourrait-il les aider à mieux anticiper les risques ?

Non seulement les entreprises peuvent le faire, mais je pense qu'elles doivent le faire. Il est aujourd'hui tout à fait possible de cartographier l'environnement numérique d'une entreprise afin d'identifier ses vulnérabilités et d'évaluer son exposition aux risques. C'est finalement une démarche comparable à celle que l'on adopterait avant d'installer un entrepôt dans une zone potentiellement inondable : il faut connaître son environnement pour mesurer les conséquences possibles d'un événement. Dans le domaine numérique, cela suppose de s'intéresser aux services auxquels l'entreprise souscrit, à leurs propriétaires, à leurs actionnaires, à la localisation des infrastructures ou encore aux conditions dans lesquelles les données sont hébergées et protégées. Ce travail permet de comprendre à qui l'on confie ses données, ses activités et, dans une certaine mesure, sa sécurité. Il permet également de constater que les services les moins coûteux ne sont pas nécessairement les plus fiables, les plus sûrs ou les plus résilients. Il existe déjà toute une économie de l'audit et de l'analyse de ces environnements. Mais je crois que le problème est plus profond : les entreprises éprouvent encore, de manière générale, des difficultés à intégrer véritablement l'anticipation des risques dans leurs décisions.

 

Le risque cyber et le risque géopolitique relèvent, à mes yeux, de mécanismes comparables. Ils procèdent tous deux de ce que l'on pourrait appeler l'arsenalisation de la complexité croissante de nos sociétés. Les entreprises évoluent au sein de systèmes d'interdépendances qu'elles ne maîtrisent pas toujours. Faute de cartographier ces systèmes, elles s'exposent à des crises dont elles ne comprennent parfois ni l'origine ni les mécanismes de propagation. Il reste difficile de convaincre certaines organisations qu'il vaut mieux investir un euro dans la prévention plutôt que de devoir en dépenser cent, mille ou plusieurs millions pour gérer les conséquences d'une crise. Cette difficulté est aussi culturelle et générationnelle. Le monde a changé extrêmement vite, mais beaucoup de réflexes de gestion restent hérités de la mondialisation libérale des années 2000 et 2010. Un exemple révélateur est celui des équipements connectés dans la grande distribution. Certains responsables de supermarchés ont découvert, à l'occasion de cyberattaques, que leurs installations frigorifiques étaient connectées et pouvaient donc constituer des points de vulnérabilité. Cela pose une question très simple : ces fonctionnalités connectées sont-elles toujours nécessaires ? Ont-elles été adoptées à partir d'une véritable analyse des bénéfices et des risques ?

 

C'est précisément sur ces sujets que les écoles de commerce ont un rôle à jouer. Il faut former des dirigeants capables de comprendre leur environnement et d'intégrer le risque en amont, plutôt que de le découvrir lorsqu'une crise survient.

 

Au-delà des cyberattaques, les entreprises sont également exposées à des risques informationnels. Comment peuvent-elles devenir, parfois malgré elles, des cibles ou des instruments de stratégies géopolitiques ?

Les entreprises peuvent être concernées de multiples manières, y compris lorsqu'elles n'ont aucune intention de prendre position dans un débat politique. Prenons l'exemple des appels au boycott qui ont visé certaines entreprises après les attaques du 7 octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza. Des sociétés ont été mises en cause en raison de leurs activités en Israël, indépendamment de leur implication réelle dans le conflit. Cet exemple illustre une réalité fondamentale : une entreprise peut se retrouver entraînée dans une controverse politique ou géopolitique simplement en raison de son implantation, de son image ou des représentations auxquelles elle est associée. Cela ne signifie évidemment pas que les entreprises doivent faire de la politique. En revanche, elles doivent comprendre qu'elles évoluent dans un environnement traversé par des représentations géopolitiques, des récits idéologiques et des rapports de force qui peuvent avoir des conséquences directes sur leurs activités. On observe des mécanismes similaires dans le contexte de la guerre en Ukraine. Des entreprises françaises disposant encore d'actifs en Russie ont pu se retrouver dans des situations particulièrement délicates, sur les plans réputationnel, économique et juridique. Mais il faut aller plus loin que la seule question de la réputation. Certaines campagnes de dénigrement peuvent être organisées ou amplifiées par des acteurs étatiques dans le but de fragiliser indirectement un autre État, de nourrir un récit politique ou de poursuivre des objectifs stratégiques.

 

Pour comprendre ces phénomènes, il faut considérer les entreprises comme des composantes d'un système beaucoup plus vaste, qui comprend les États, les citoyens, les plateformes, les infrastructures et les récits qui circulent entre eux. Tout cela forme une toile d'interdépendances extrêmement complexe que nous ne sommes pas encore capables de représenter complètement. Il est donc essentiel que les entreprises apprennent à se situer dans ces différents espaces : l'espace géographique, l'espace cybernétique et l'espace informationnel. Avec la massification des réseaux sociaux et l'accélération de la circulation des récits, elles sont désormais prises dans des dynamiques qu'elles ne contrôlent pas toujours. Le premier enjeu est donc de comprendre ce qui leur arrive, ce qui est encore loin d'être systématique.

 

Existe-t-il, selon vous, un phénomène géopolitique majeur dont l'importance reste sous-estimée dans le débat public et dans le monde de l'entreprise ?

Oui, et c'est précisément le sujet qui traverse l'ensemble de notre échange : la complexité croissante de nos interdépendances. Nous parlons beaucoup de dépendances économiques, technologiques ou stratégiques, mais souvent dans des termes relativement flous. Nous restons fréquemment au niveau des grandes représentations, sans véritablement comprendre les mécanismes qui relient les différents systèmes. Or, je pense que l'un des grands phénomènes géopolitiques des prochaines années sera précisément cette complexité, qui transforme progressivement les crises isolées en systèmes de crises interconnectées, capables de s'alimenter mutuellement.

 

Nous n'avons pas encore évoqué le risque environnemental, qui constitue pourtant une dimension essentielle de cette évolution. Prenons le développement massif de l'intelligence artificielle. Il repose sur une multiplication des centres de données, sur des besoins considérables en puissance de calcul et sur une consommation croissante de ressources. Ces infrastructures génèrent d'importantes externalités environnementales, notamment en matière d'énergie, d'eau et d'artificialisation des sols.

 

Elles pourraient demain susciter des oppositions citoyennes de plus en plus fortes, éventuellement accompagnées de formes de contestation radicales. On voit donc comment un choix technologique et économique peut produire des conséquences environnementales, sociales, politiques et, finalement, géopolitiques. C'est cette imbrication qui me semble essentielle. Les risques environnementaux vont interagir avec les risques géopolitiques, qui vont eux-mêmes se combiner aux risques cybernétiques et informationnels. Nous allons être confrontés à des chaînes de risques de plus en plus difficiles à identifier, à comprendre et à anticiper. Cela suppose de franchir une nouvelle étape dans notre manière d'appréhender le monde. Nous ne pouvons plus nous contenter d'étudier séparément des catégories de risques qui, dans la réalité, interagissent en permanence.

 

Dans ce contexte, certaines entreprises envisagent de créer des fonctions dédiées à la géopolitique, parfois sous l'intitulé de Chief Geopolitical Officer. Que pensez-vous de cette évolution ?

Tout dépend de ce que l'on met derrière cette fonction et, surtout, de la formation des personnes qui l'exercent. L'un des problèmes de la géopolitique est que beaucoup de gens considèrent qu'il suffit de s'intéresser à l'actualité internationale pour être capable d'en faire. Or, c'est une erreur fondamentale. La géopolitique ne se résume pas à une culture générale sur la marche du monde. C'est un savoir hautement technique et spécifique, qui repose sur des méthodes éprouvées, des outils d'analyse et des années de formation. Bien sûr, posséder une bonne culture générale internationale est indispensable pour un dirigeant. Mais cela ne signifie pas que l'on maîtrise les méthodes permettant d'analyser des rapports de force, de cartographier des interdépendances ou de comprendre des chaînes de causalité complexes. Il faut distinguer la connaissance des événements de la capacité à produire une analyse géopolitique opérationnelle. Si la fonction de Chief Geopolitical Officer consiste à recruter des professionnels véritablement formés à ces méthodes, capables de mobiliser des outils, des logiciels, des matrices d'analyse et des savoir-faire précis pour éclairer les décisions de l'entreprise, alors elle a évidemment tout son sens. En revanche, s'il s'agit simplement de disposer de quelqu'un capable de commenter en quelques minutes les principaux conflits internationaux, son utilité pour l'entreprise me paraît beaucoup plus limitée.

 

Il existe en France une fascination pour la culture générale, qui a évidemment ses vertus, notamment pour la formation intellectuelle et citoyenne. Mais la culture générale n'est pas, en elle-même, une compétence professionnelle permettant de résoudre des problèmes concrets.

 

C'est aussi pour cette raison que certaines entreprises peinent encore à percevoir l'intérêt de recruter des spécialistes de géopolitique. Si cette discipline est présentée comme une simple connaissance de l'actualité, il est effectivement difficile d'en démontrer la valeur ajoutée. Il faut au contraire montrer ce que ses méthodes permettent de comprendre, d'anticiper et de résoudre.

 

Pour conclure, auriez-vous quelques recommandations de lecture pour nos étudiants et nos lecteurs qui souhaiteraient approfondir ces sujets ?

Je proposerais trois lectures complémentaires, qui reflètent aussi mon attachement à la dimension méthodologique de la géopolitique.

 

La première est Introduction à la méthode géopolitique, un ouvrage que j'ai écrit avec mon collègue Amaël Cattaruzza. Il s'adresse notamment aux étudiants et à toutes les personnes qui souhaitent dépasser une approche de la géopolitique fondée sur la seule culture générale. Nous y présentons les méthodes, les outils et les raisonnements qui permettent de conduire une véritable analyse géopolitique.

 

La deuxième est L'Empire déconnecté, mon dernier ouvrage, consacré au cyberespace russe. Au-delà de son objet d'étude, il comporte également une dimension méthodologique importante. J'y explique comment conduire une exploration géopolitique d'un segment du cyberespace, à partir de méthodes qui peuvent être reproduites dans d'autres contextes.

 

C'est un aspect auquel je suis particulièrement attaché : la recherche scientifique ne doit pas seulement décrire des phénomènes, elle doit aussi expliciter les méthodes qui permettent de les étudier et, idéalement, de reproduire les analyses.

 

Enfin, je recommande le numéro de la revue Hérodote consacré à la géopolitique des infrastructures numériques. Il rassemble notamment les travaux de jeunes spécialistes et permet de mieux saisir la complexité des réseaux, leurs interdépendances et les rapports de force qui les traversent.

 

Ces trois lectures permettent, chacune à leur manière, de comprendre que la géopolitique est avant tout une démarche d'analyse, fondée sur des méthodes rigoureuses, et non un simple commentaire de l'actualité internationale.