Chine : la nouvelle géographie de l’électricité
Comment Pékin mise sur le charbon et les renouvelables pour soutenir son industrie et ses ambitions géopolitiques
Derrière la puissance chinoise, un système électrique en mutation
L'industrie constitue aujourd'hui le principal moteur de la croissance chinoise, tandis que les exportations industrielles s'imposent comme un instrument majeur de la puissance de Pékin sur la scène internationale. Garantir la continuité et l'expansion de la production manufacturière représente dès lors un impératif stratégique pour les dirigeants chinois. Cette carte décrypte la stratégie électrique déployée par Pékin pour répondre à cet impératif et ainsi soutenir ses ambitions économiques et géopolitiques.
Répondre à des contraintes intérieures et extérieures
Cette stratégie répond à des enjeux intérieurs et extérieurs. Sur le plan domestique, elle a accompagné l'évolution rapide du mix énergétique chinois, qui a permis la montée en gamme industrielle et soutenu l'émergence d'une classe moyenne. Entre 2015 et 2025, la consommation d'électricité a en effet augmenté de près de 87%. Rapportée au nombre d'habitants, elle surpasse désormais celle de la France. L'électrification des usages est aussi un moyen pour limiter le réchauffement climatique, une question très présente dans le débat public chinois, et ainsi faire émerger ce que la classe dirigeante appelle une « civilisation écologique ». Sur le plan international, le développement des capacités domestiques de production d'électricité, notamment renouvelable, est lié à la volonté des élites politiques de se défaire des dépendances extérieures.
Une stratégie de production d'électricité duale
Dans ce cadre, Pékin a mené une politique duale fondée sur l'utilisation du charbon et le développement intensif des énergies renouvelables. Alors qu'au début des années 2000, le charbon était principalement consommé directement par l'industrie, son utilisation s'est progressivement réorientée vers la production d'électricité. L'électricité produite avec cette énergie fossile présente l'avantage d'être facilement pilotable, un atout de taille pour la consommation industrielle, sans compter qu'elle permet de maintenir une activité extractive domestique essentielle pour les bassins houillers chinois. À terme, l'utilisation du charbon est vouée à diminuer, puisque la Chine s'est fixée comme objectif la neutralité carbone d'ici 2060.
À cette fin, Pékin a massivement développé la production d'énergie renouvelable. Cette stratégie a été précipitée par la fermeture partielle des marchés européens et états-uniens aux importations de panneaux solaires chinois, sous l'effet de mesures anti-dumping prises en 2013. Portées par des investissements massifs (625 milliards en 2024) dans le solaire, l'éolien et l'hydroélectricité, les énergies renouvelables ont assuré 31 % de la production électrique chinoise en 2024.
Les enjeux de la nouvelle géographie électrique chinoise
Cette stratégie est en train de profondément transformer la géographie de la production d'électricité en Chine, au profit d'une spécialisation croissante des régions. Le déploiement massif des parcs éoliens et solaires concerne surtout les provinces peu peuplées et météorologiquement propices du nord et de l'ouest, comme la Mongolie intérieure et le Xinjiang. Les grands projets hydroélectriques se concentrent dans les régions montagneuses du sud-ouest. Se dessine ainsi une dichotomie entre les régions les plus productives et excédentaires de l'ouest, et les régions peuplées et déficitaires de l'est.
Cette géographie est essentielle pour comprendre les nouvelles vulnérabilités du système électrique chinois. La production d'énergie renouvelable excède désormais les capacités de transport et de distribution du réseau électrique. Pour relever ces défis, la Chine doit investir dans le développement et le déploiement de technologies encore insuffisamment maîtrisées. Parmi elles figurent les lignes à ultra-haute tension, qui permettent de transporter l'électricité sur de longues distances en limitant les pertes, ainsi que les systèmes de stockage et les « réseaux intelligents », indispensables pour distribuer l'électricité au bon endroit, au bon moment, en fonction des besoins.