Cuba : géopolitique d'une asphyxie

Une stratégie d'asphyxie assumée, dont la population cubaine paie le prix

Cuba : géopolitique d'une asphyxie.

 

An openly declared strategy of asphyxiation, paid for by the Cuban people

 

Le 18 septembre, une panne de courant généralisée a de nouveau plongé Cuba dans le noir. Selon le ministère de l'Énergie et des Mines, il s'agit du huitième effondrement total du réseau depuis le début de l'année 2026, laissant environ neuf millions de Cubains sans électricité. Quatre jours plus tard, à la tribune des Nations unies, Donald Trump qualifiait l'île d'État failli et annonçait que la liberté y arriverait bientôt. Neuf mois après la capture de Nicolás Maduro et l'arrêt des livraisons de pétrole vers Cuba, le 3 janvier dernier, la stratégie états-unienne d'étouffement a accéléré l'anéantissement de l'économie de l'île, déjà très mal en point depuis la crise du COVID-19 et le renouvellement de sanctions sous Trump I. En effet, le Venezuela fournissait jusqu'à 100 000 barils de pétrole par jour au plus fort de l'alliance et le régime en revendait environ la moitié sur le marché mondial, ce qui constituait une source de devises non négligeable.

 

Carte_Cuba_Octobre

 

L'executive order signé par Trump le 29 janvier, menaçant de tarifs douaniers tout pays qui livrerait du pétrole à Cuba, a ensuite contraint le Mexique à suspendre ses envois, avant que les réserves cubaines ne soient épuisées à la mi-mai. En parallèle, l'activité militaire autour de l'île s'est accrue, en témoigne les survols de drones américains. Depuis, Marco Rubio orchestre une campagne d'une ampleur sans précédent contre le pays d'origine de ses parents. Selon un décompte d'Axios, l'administration a pris deux douzaines de mesures distinctes contre l'île, sanctionnant une quarantaine d'entités et au moins 38 personnes. Le secrétaire d'État en assume la logique, expliquant qu'à chaque fois que le régime invente un mécanisme pour se dégager du nœud coulant, Washington s'empresse de le refermer. La dernière salve, le 3 septembre, en donne une illustration éloquente. Elle vise notamment Fidel Ernesto Castro, petit-fils de Raúl Castro, et Abapet, l'entreprise chargée d'importer les pièces de rechange indispensables au réseau électrique, soit précisément le maillon le plus fragile du système cubain. Pour resserrer l'étau autour de l'île, Washington a également recours à ces capacités militaires dans la zone en intensifiant les campagnes de surveillance aérienne.

 

C'est dans ce contexte qu'il faut lire le rapport publié le 20 juillet par le département d'État sous le titre « Cuba, capitale du communisme du XXIe siècle ». Long d'une centaine de pages, le document dépeint l'île comme un ennemi permanent, engagé dans la destruction de l'Occident par la diffusion du tiers-mondisme, et range parmi ses relais aux États-Unis une série d'organisations de gauche, des Democratic Socialists of America jusqu'aux mouvements anti-ICE. Des responsables de l'administration reconnaissent que ce texte prépare le terrain à de nouvelles actions contre Cuba, sans que Rubio accepte d'en préciser la nature. Le rapport prolonge en réalité la rhétorique sécuritaire déjà présente dans le décret de janvier, qui faisait de Cuba une plateforme au service de la Russie, de la Chine ou de l'Iran. Il y ajoute une dimension de politique intérieure, en prévision des élections de mi-mandat, en assimilant d'avance toute contestation de la politique menée contre Cuba à une opération d'influence de La Havane.

 

Le paradoxe de cette stratégie tient dans la dépendance qu'elle a créée. Au premier semestre 2026, les exportations états-uniennes de carburant vers Cuba ont atteint 96 millions de dollars, dont plus de la moitié pour le seul mois de juin, à mesure que les distributeurs états-uniens prennent la place d'entreprises publiques cubaines en ruine. Le régime tente de desserrer l'étreinte en cédant du terrain. Début août, le Premier ministre a annoncé une salve de 176 mesures de libéralisation de l'économie, la plus large ouverture au secteur privé depuis 1959, que Rubio a aussitôt balayée comme une réforme de façade destinée à gagner du temps.

 

Car le pari états-unien porte avant tout sur le temps. Rubio affirme que Cuba ne trouvera pas de nouvel allié stratégique dans les deux ans et demi à venir, et se dit convaincu qu'à la fin du mandat, l'île sera engagée sur une trajectoire irréversible. L'option militaire n'est pas écartée pour autant, mais elle paraît désormais secondaire face à un étranglement qui fonctionne. Le coût, lui, est supporté par la population. Même lorsque le réseau tient, les coupures dépassent trente heures d'affilée dans plusieurs régions et durent parfois plusieurs jours en province, compliquant également l'accès à l'eau courante en ville¹⁰. La crise énergétique s'est transformée en crise sanitaire et humanitaire, la mortalité, notamment infantile, est en hausse et le reste du monde est bien silencieux quant aux conséquences de ces sanctions unilatérales, qui ont pour but assumé d'asphyxier tout un pays.