Entretien avec Theresa Reinold
Former les managers à un monde où économie et géopolitique ne font plus qu'un
Former les managers à un monde où économie et géopolitique ne font plus qu'un
La géopolitique a longtemps été considérée comme une discipline relevant des diplomates, militaires ou spécialistes des relations internationales. Pourquoi est-il aujourd'hui essentiel de l'enseigner dans une école de commerce ?
Il y a une vingtaine d'années, lorsque j'étais étudiante à la Wharton School, aux États-Unis, je suivais déjà des cours de géopolitique et de Global Strategic Management. Les écoles de commerce américaines avaient donc compris assez tôt l'importance de ces enjeux. En France, leur intégration dans les cursus des écoles de commerce semble plus récente, notamment sous l'effet des crises de ces dernières années.
Pourtant, il aurait fallu s'en préoccuper plus tôt. Si l'on veut former les futurs dirigeants et managers, il est indispensable qu'ils comprennent les paramètres du monde dans lequel ils vont évoluer. On ne peut pas diriger une entreprise aujourd'hui sans comprendre son environnement géopolitique, car celui-ci a un impact direct sur son activité et ses performances.
La guerre en Ukraine l'a montré de manière particulièrement brutale, avec de nombreuses entreprises européennes contraintes de reconsidérer leur présence en Russie. Nous le voyons également dans d'autres crises, notamment au Moyen-Orient, qui affectent directement les entreprises de la logistique, du transport ou de l'énergie. Il est illusoire de penser que la sphère économique et celle de la géopolitique seraient séparées. Elles sont au contraire étroitement imbriquées. Les crises récentes nous l'ont rappelé avec force.
Et avec quelle(s) spécificité(s) faut-il enseigner la géopolitique en école de commerce ?
L'enseignement doit être différent de celui que l'on peut proposer dans une faculté de droit ou dans un institut d'études politiques. Lorsque j'enseigne dans ces établissements, je consacre davantage de temps aux théories des relations internationales et aux débats conceptuels.
En école de commerce, l'approche doit être beaucoup plus pratique. Il faut montrer aux étudiants en quoi la géopolitique est importante pour leur future carrière et leur permettre de comprendre concrètement l'intersection entre le monde de l'entreprise et celui de la politique. J'essaie donc de travailler à partir d'études de cas, d'articles récents et de situations concrètes. L'objectif est de rendre la matière tangible et d'en faire un véritable outil pour les futurs managers. C'est essentiel : si les étudiants ne comprennent pas à quoi cet enseignement peut leur servir, on risque rapidement de les perdre.
Les grandes entreprises technologiques occupent aujourd'hui une place croissante dans les rapports de puissance internationaux, au point que vous qualifiez certaines d'entre elles d'acteurs « quasi-souverains ». Cette situation est-elle réellement inédite, ou trouve-t-on dans l'histoire des entreprises ayant exercé un pouvoir comparable ?
Il faut toujours être prudent lorsque l'on présente un phénomène comme totalement nouveau ou « sans précédent ». Très peu de choses dans l'histoire de l'humanité le sont réellement.
On peut évidemment penser à la Compagnie britannique des Indes orientales, qui disposait de pouvoirs considérables. Elle possédait sa propre armée, frappait monnaie et administrait des territoires. De ce point de vue, les Big Tech contemporaines ne disposent évidemment pas de prérogatives comparables, qui demeurent traditionnellement celles de l'État souverain.
Ce qui me paraît en revanche remarquable aujourd'hui, c'est l'extraordinaire concentration de pouvoir entre les mains de quelques entreprises technologiques. À cela s'ajoute, notamment aux États-Unis, une très grande proximité personnelle et institutionnelle entre certains dirigeants de la Silicon Valley et le pouvoir politique, qu'il s'agisse de la Maison-Blanche ou du Pentagone. Cette question va devenir d'autant plus importante que les infrastructures numériques sont désormais des infrastructures vitales. Avec l'intelligence artificielle aujourd'hui, puis potentiellement les technologies quantiques demain, cette tendance pourrait encore s'accélérer. Ceux qui contrôlent ces infrastructures disposent d'un pouvoir immense. Dès lors que l'État ne les contrôle plus lui-même, cela pose nécessairement la question de sa souveraineté.
Où placez-vous la frontière entre une entreprise simplement très puissante et une entreprise qui exerce véritablement une forme de souveraineté ?
La précision conceptuelle est ici fondamentale. Il faut éviter d'utiliser le terme de souveraineté pour qualifier n'importe quelle forme de puissance économique. Une entreprise puissante dispose de ressources importantes lui permettant, par exemple, d'influencer le débat ou la décision politique. Beaucoup d'entreprises correspondent à cette définition.
Pour être « quasi-souveraine », l'entreprise doit exercer un contrôle monopolistique ou oligopolistique sur une infrastructure vitale, et cette infrastructure doit être indispensable à la capacité de l'État d'exercer lui-même sa souveraineté. Notons qu'un tel contrôle est souvent facilité par la grande proximité entre chefs d'entreprise et pouvoir politique.
Il s'agit donc d'une catégorie très étroite. Siemens, par exemple, est une entreprise extrêmement puissante, mais je ne la qualifierais pas de quasi-souveraine. En Europe toujours, ASML constitue un cas intéressant. L'entreprise dispose d'une position absolument centrale dans la fabrication des machines nécessaires à la production des semi-conducteurs. Elle se rapproche donc de certains de ces critères. Mais il manque une autre dimension que l'on observe davantage aux États-Unis : cette très forte imbrication entre dirigeants des entreprises technologiques et structures politiques.
Quel regard portez-vous sur les relations entre les Big Tech américaines et le pouvoir américain ?
Je porte un regard assez critique sur cette évolution, notamment du point de vue démocratique. La question est de savoir qui influence qui. Est-ce encore le gouvernement qui encadre les Big Tech, ou ces entreprises qui parviennent à orienter certaines politiques publiques en fonction de leurs intérêts ?
Je pense qu'il s'agit avant tout d'une relation symbiotique. Les intérêts des deux parties peuvent converger. On le voit notamment dans les débats commerciaux et dans les pressions exercées par l'administration américaine sur ses partenaires pour défendre les intérêts des entreprises technologiques américaines. Ce qui m'interpelle également, c'est la très grande proximité personnelle entre certains dirigeants de la Silicon Valley et le pouvoir politique. Certaines anecdotes publiques donnent à voir une forme d'intimité entre ces deux univers. Elles ne suffisent évidemment pas, à elles seules, à démontrer un phénomène général, mais elles illustrent un rapprochement beaucoup plus profond. Le risque est alors celui d'une confusion croissante entre intérêts privés et intérêt public. Lorsque les liens personnels, économiques et politiques deviennent aussi étroits, il devient plus difficile de déterminer où s'arrêtent les intérêts du secteur privé et où commence l'intérêt général que les institutions publiques sont censées représenter. Certains observateurs vont jusqu'à parler d'une « capture de l'État » par les intérêts technologiques. Je n'irais pas aussi loin, mais je considère qu'il existe plusieurs indicateurs préoccupants.
Il faut néanmoins éviter de considérer les dirigeants des Big Tech comme un bloc homogène. Ils n'ont pas tous la même idéologie ni le même projet politique. Certains affichent cependant des ambitions qui dépassent très clairement la seule réussite économique de leur entreprise. Chez plusieurs figures de la Silicon Valley, on retrouve notamment une volonté de dérégulation très forte et une conception de la liberté qui accorde une place considérable au marché et aux entreprises, parfois au détriment des contraintes issues des procédures démocratiques.
La Commission européenne a fait de la sécurité économique une priorité de son programme 2024-2029. Quel regard portez-vous sur l'Union européenne en tant qu'acteur géopolitique dans sa relation aux Big Tech ?
La situation européenne est complexe. D'un côté, je considère que la réglementation des Big Tech est nécessaire. Mais il existe une formule souvent utilisée : « The US innovates and Europe regulates. » Elle traduit assez bien l'une des difficultés auxquelles nous sommes confrontés. L'Union européenne dispose d'un marché immense, qui lui confère un véritable pouvoir réglementaire. Mais réglementer ne suffit pas. Nous avons également besoin d'innover, et c'est là que l'Europe souffre aujourd'hui d'un déficit important. Le rapport Draghi avait notamment insisté sur cette nécessité.
Si l'on regarde la course actuelle à l'intelligence artificielle, l'Europe joue un rôle marginal par rapport aux États-Unis et à la Chine. Dans beaucoup de débats, elle n'apparaît même plus comme l'un des principaux acteurs de la compétition. Cela m'inquiète, particulièrement dans le contexte actuel. Il serait évidemment irréaliste de vouloir devenir le leader mondial dans tous les secteurs technologiques : intelligence artificielle, cloud, satellites, semi-conducteurs, etc. L'enjeu consiste plutôt à devenir stratégiquement et sélectivement indispensable.
ASML en constitue un bon exemple. Une position incontournable dans quelques secteurs critiques peut devenir un véritable levier de négociation vis-à-vis des États-Unis ou de la Chine. L'Europe ne dispose pas encore de suffisamment de ces points d'indispensabilité stratégique. C'est à mes yeux une condition importante de son autonomie stratégique. Je préfère d'ailleurs cette expression à celle de « souveraineté numérique », souvent employée de manière trop large. La souveraineté désigne une forme particulièrement forte de contrôle. Or, dans le débat public, on utilise fréquemment l'expression « souveraineté numérique » pour désigner des situations qui relèvent plutôt de l'autonomie, de la résilience ou de la capacité de contrôle.
Y a-t-il aujourd'hui une tendance, un acteur ou un phénomène géopolitique qui vous semble sous-estimé, voire mal traité dans le débat public et médiatique ?
La révolution quantique. Nous parlons énormément de l'intelligence artificielle, de ses opportunités et de ses risques, et c'est évidemment une discussion essentielle. Mais l'attention est une ressource rare : en nous concentrant presque exclusivement sur l'IA, nous risquons de sous-estimer d'autres transformations technologiques majeures.
Je viens justement de lancer un projet de recherche consacré aux conséquences géopolitiques de la révolution quantique. La technologie n'est pas encore suffisamment mature pour produire tous les effets que certains experts anticipent. Nous ne disposons pas encore d'ordinateurs quantiques suffisamment puissants. Mais cela pourrait changer dans les prochaines années ou au cours de la prochaine décennie.
Les conséquences potentielles sont considérables, notamment en matière de cryptographie et de protection des données. Si des ordinateurs quantiques suffisamment puissants permettent un jour de casser certains systèmes de chiffrement aujourd'hui largement utilisés, les implications pour la défense, la finance, les entreprises et les États seront majeures. Nous entrerions dans un environnement où une partie des mécanismes permettant aujourd'hui de protéger les secrets et les informations sensibles deviendrait vulnérable.
Si ce sujet reste relativement peu présent dans le débat public, c'est sans doute parce que ses conséquences ne sont pas encore tangibles. C'est assez humain : nous avons tendance à ne prendre pleinement conscience d'un phénomène qu'au moment où ses effets commencent à se matérialiser. Pour l'instant, le quantique reste plutôt un sujet de spécialistes et de laboratoires, mais il faut également constater que de plus en plus de pays adoptent une stratégie nationale quantique et considèrent le quantique comme un levier géopolitique essentiel.
Mon projet de recherche cherche précisément à comprendre comment cette révolution pourrait transformer les relations internationales. Quels acteurs seront les plus affectés ? Comment modifiera-t-elle les politiques étrangères et les rapports de puissance ? Renforcera-t-elle les conflits existants ou créera-t-elle, au contraire, de nouvelles incitations à la coopération internationale ? Je n'ai pas encore de réponses définitives à ces questions, puisque le projet débute, mais je suis convaincue que les conséquences géopolitiques seront importantes.
Pour quelqu'un qui souhaiterait découvrir ou approfondir la géopolitique, quels livres, films, documentaires, podcasts ou auteurs recommanderiez-vous ?
Je recommanderais deux livres qui ont beaucoup influencé mon parcours : A Problem from Hell: America and the Age of Genocide, de Samantha Power, et Shake Hands with the Devil: The Failure of Humanity in Rwanda, du général Roméo Dallaire. Ces deux ouvrages permettent notamment de réfléchir au génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 et, surtout, à la réaction, ou à l'absence de réaction, de la communauté internationale. Ils nous apprennent énormément sur le fonctionnement concret de la géopolitique : pourquoi certaines crises mobilisent-elles énormément d'attention et de ressources, tandis que d'autres, malgré des conséquences humaines dévastatrices, restent relativement ignorées ? Quel rôle joue la couverture médiatique ? Et comment cette attention influence-t-elle à son tour la volonté politique d'agir ?
Roméo Dallaire commandait la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda au moment du génocide. Son témoignage permet de comprendre ce que signifie concrètement l'impuissance d'une force internationale lorsqu'elle ne dispose ni du mandat ni des moyens nécessaires pour intervenir. Samantha Power, qui était journaliste avant d'occuper différentes fonctions diplomatiques et politiques, décrit quant à elle de manière très vivante les mécanismes de décision et les débats internes aux États-Unis face aux génocides du XXe siècle. Ces ouvrages permettent de comprendre comment des gouvernements peuvent décider de ne pas intervenir face à des atrocités de masse.
Cela peut sembler être une manière assez sombre de conclure, mais j'y vois également un message plus optimiste. Dans une démocratie, les citoyens disposent d'une capacité d'action. L'attention publique et médiatique influence le coût politique de l'inaction. Lorsqu'une crise reste absente des médias et du débat public, les gouvernements disposent de peu d'incitations à agir. À l'inverse, lorsque les citoyens s'informent, interpellent leurs responsables politiques, manifestent ou contribuent à mettre un sujet à l'agenda, ils peuvent exercer une pression réelle.
C'est aussi ce que j'essaie de transmettre à mes étudiants. La géopolitique peut parfois donner une vision assez sombre du monde, mais elle ne doit pas conduire au fatalisme. Les citoyens ne sont pas seulement spectateurs des relations internationales, ils disposent eux aussi d'une capacité à agir.