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« Conversation VIP » entre Nathalie Dubois, Group General Counsel de Fnac Darty et Christophe Roquilly, Professeur et Directeur de l’EDHEC Augmented Law Institute

Nathalie Dubois , Group General Counsel de Fnac Darty
Christophe Roquilly , Professor, Honorary Dean of Faculty, Director of the EDHEC Augmented Law Institute

Elle est General Counsel du groupe Fnac Darty et vice-présidente de l’Association Française des Juristes d’Entreprise (AFJE). Il est professeur de droit et directeur de l’EDHEC Augmented Law Institute. Nathalie Dubois et Christophe Roquilly débattent de la place du droit et du juriste dans un monde qui va vite, et des conséquences en termes de culture, de compétences et de formation.

Temps de lecture :
10 Mar 2026
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Le droit vous semble-t-il être une bonne boussole pour naviguer dans un monde VUCA (Volatile, Incertain, Complexe, Ambigu) ?

Christophe Roquilly : Il peut clairement l’être pour les organisations parce qu’il est une grille de lecture pour déchiffrer les valeurs partagées d’une société à un instant T. On dit que le droit est structurant, mais il a aussi souvent un temps de retard sur la réalité. La règle de droit vient encadrer un phénomène préexistant en tentant d’en prévenir les conséquences. Elle essaye tant bien que mal de donner un cap à une réalité qui évolue vite, de conduire vers des normes et donc des comportements souhaitables.

 

Nathalie Dubois : J’irai dans le même sens : le droit apporte des repères sur un plan moral et technique. Il fixe des règles du jeu, et c’est essentiel pour toute vie en société. Il révèle aussi des interdépendances entre ses différentes matières, et en cela il pousse de plus en plus à adopter une vision systémique. C’est une manière de penser en réseau, de relier les mondes plutôt que de les opposer. Le droit vient connecter entre eux des sujets qui ne le sont pas forcément de prime abord, ce qui donne une place centrale aux directions juridiques. Sur la question du temps, la fabrique du droit s’articule autour d’une ambivalence : elle tente d’encadrer le présent, d’anticiper le futur, mais avec des outils issus du passé au moment de leur entrée en vigueur. Nos normes ont ainsi souvent montré leur incapacité à affronter les défis « de demain », notamment sur les enjeux climatiques ou de droits humains. Il faut donc en permanence questionner le droit, avoir un regard critique sur la norme et la replacer dans un contexte plus large pour comprendre ce qu’elle dit des évolutions de notre époque.

 

Figer une réalité dans un monde qui continue à avancer, est-ce que c’est un combat perdu d’avance ?

Nathalie Dubois : Les japonais ont un concept, le kaizen, qu’on traduit souvent dans les théories du management comme l’amélioration continue par de petites incrémentations quotidiennes, mais qu’on peut aussi prendre comme « le progrès vient du mouvement ». On ne peut pas chercher à figer un mouvement ; le monde évolue en permanence, qu’on le veuille ou non. Mais je pense que le droit peut accompagner ces évolutions en travaillant à un meilleur équilibre entre hard et soft law, entre le cadre des règles du jeu et la souplesse de leur application, pour s’adapter de manière continue aux évolutions technologiques, environnementales, géopolitiques et sociétales.

 

Christophe Roquilly : Quand il émane de la puissance publique, le droit est l’expression d’un projet politique. Il est une représentation, par la norme, d’un projet de société. En cela, il doit pouvoir avoir un certain caractère intangible, en particulier par rapport aux droits et libertés fondamentaux. Ces règles-là doivent s’inscrire dans le temps long. Mais pour le reste, il faut pouvoir ménager une certaine flexibilité pour permettre aux acteurs, notamment économiques, de s’adapter rapidement à des contextes très changeants. Ce sont des questions éminemment politiques, on le voit d’ailleurs à la grande diversité des traditions juridiques dans le monde : la façon dont le droit se forge et évolue reflète les valeurs de la société qu’il encadre.

 

Dans ce contexte, les directions juridiques sont-elles correctement positionnées dans les entreprises pour pleinement jouer leur rôle ?

Christophe Roquilly : On a les a longtemps qualifiées de fonction support et, même si je n’ai aucun problème avec cette terminologie, il faut voir ce qu’il y a derrière : l’idée d’un centre de coût dont la contribution à la performance est peu ou pas valorisée. C’est de moins en moins le cas, et cela dépend aussi beaucoup de la culture de l’entreprise et de la personnalité de ses dirigeants, de son secteur d’activité, etc., mais le rôle d’une direction juridique dans la création de valeur est encore insuffisamment matérialisé.

 

Nathalie Dubois : C’est une vraie question, cette notion de support. Les directions juridiques ont aujourd’hui deux casquettes : une, historique, de gardien du temple, et une, plus récente, de business partner. Mais l’une n’a pas chassé l’autre. Les rôles se sont cumulés pour répondre à la complexité grandissante des contextes et des sujets que les entreprises ont à traiter. Je rejoins Christophe : ce ne sont pas les mots qui pèsent, mais la façon dont on les comprend et à quel point ils nous enferment dans des visions qu’il faut dépasser. On voit bien qu’aujourd’hui il est indispensable d’adopter une vision holistique et systémique, c’est pourquoi je crois beaucoup en la nécessité pour les directions juridiques d’avoir une approche transversale, pluridisciplinaire, de se penser en mode projet, où le juriste devient un éclaireur et un connecteur, plutôt qu’une fonction support réactive dans une vision réductrice. Mais c’est un effort mutuel : les autres directions doivent aussi comprendre comment intégrer et valoriser cette expertise juridique à leurs sujets.

 

Qu’est-ce que cela implique en termes de compétences à acquérir ?

Nathalie Dubois : J’en vois trois : la pensée systémique pour casser les silos et forcer l’intelligence collective, la gestion de projet pour savoir s’organiser, se structurer et travailler avec les autres, et puis la gestion des risques pour s’adapter à des contextes mouvants et se positionner face à injonctions parfois contradictoires. J’ajouterais la « questiologie », ou l’art de savoir se poser les bonnes questions, parce qu’on ne peut pas espérer de bonne réponse si on ne pose pas les bonnes questions.

 

Christophe Roquilly : En miroir il faut aussi faire évoluer la formation des non-juristes : il est absolument essentiel de les former à comprendre en quoi les choix qu’ils auront à faire devront être éclairés par le paramètre juridique. C’est le parti que nous avons pris à l’EDHEC depuis de nombreuses années déjà, avec des cours comme Legal Environment and Business Decision Making en M1 pour éclairer la prise de décision économique et entrepreneuriale par l’apport du droit. C’est ce type de réflexe qu’il faut s’attacher à installer chez tous nos étudiants et futurs managers.

 

Christophe, vous écriviez en 2024 dans un article pour The Conversation que l’un des freins à l’évolution des juristes et des directions juridiques était culturel. Comment analysez-vous aujourd’hui, tous les deux, ce paramètre ?

Christophe Roquilly : Les juristes sont formés à être des experts, avec une forte aversion pour l’erreur. Bien sûr, vu l’importance des questions qu’ils traitent, mieux vaut ne pas se tromper. Mais cela les enferme dans leur expertise, les empêche de s’ouvrir à d’autres modes de pensée, de tester, et de pleinement s’intégrer dans des projets. Il y a une forme « d’égocentrisme », dans le sens d’un prisme de pensée centré autour de son expertise, là où d’autres métiers sont plus naturellement dans une approche client centric. L’expert vit par son expertise, par sa capacité à être infaillible quand on le sollicite. C’est un mode de pensée qui pousse à l’excellence mais qui a tendance à isoler.

 

Nathalie Dubois : C’est une question qui nous préoccupe beaucoup à l’AFJE parce qu’elle touche aux besoins de formation des juristes qui, trop souvent, sont limités à une mise à jour sur des questions de droit. Or il est crucial d’aller voir ailleurs, d’ouvrir ses chakras, de suivre des formations non-juridiques. J’ai par exemple choisi de faire un MSc Strategy and Design for the Anthropocene pour sortir de ma zone de confort, pour « vivre avec le trouble » comme le dit Donna Harroway. Mais le frein est double : on n’encourage pas les juristes, dans leur formation initiale, à aller vers des domaines non-juridiques, et une fois en entreprise on ne leur alloue pas le temps et les budgets nécessaires pour se lancer dans ce type d’exploration. Or ces biais de formation se retrouvent ensuite dans la façon dont on se voit nous-même, dont on voit les autres et dont les autres nous voient. Mais les enjeux auxquels nous devons faire face aujourd’hui en tant que société, changement climatique en tête, ne nous pardonneront pas une vision silotée et un manque d’empathie réciproque entre parties prenantes, qu’elles soient internes ou externes.

 

Justement, comment pensez-vous qu’il faille positionner le juriste dans les enjeux ESG ou de durabilité ?

Nathalie Dubois : Pour moi la place du juriste doit être en copilotage avec d’autres fonctions, notamment avec les directions RSE. C’est une alliance naturelle à encourager parce que la frontière entre les engagements volontaires, qui sont le périmètre originel de la RSE, et l’environnement normatif sur ces questions tend à s’effacer. Ce sont des sujets nécessairement systémiques et donc pluridisciplinaires. Dans des environnements tendus et mouvants, avec une quantité de parties prenantes toujours plus importante, le contrat comme infrastructure relationnelle va devenir de plus en plus central, ce qui veut dire que le juriste va être de plus en plus central dans son rôle d’architecte social, capable de relier les mondes pour créer des cadres qui tiennent dans la durée. C’est un rôle essentiel que le droit et les contrats sont appelés à jouer.

 

Christophe Roquilly : Avec la durabilité, le juriste se retrouve face à des questions de plus en plus complexes qui nécessitent de regarder au-delà de la norme pour se placer sur un terrain éminemment important : l’éthique. On touche ici aux valeurs profondes de l’entreprise qui transcendent les frontières et le droit, surtout pour des organisations qui opèrent à l’international dans des contextes où la règle de droit diffère d’un pays à l’autre. La boussole n’est donc plus nécessairement le droit mais l’éthique. Et je trouve essentiel que le juriste soit capable d’apporter un éclairage sur ces questions.

 

Qu’apporte la collaboration que vous avez développée entre vos structures depuis plusieurs années ?

Christophe Roquilly : Avec l’AFJE, nous avons des relations de proximité de très longue date, qui ont permis de nouer un partenariat de confiance se concrétisant par de nombreux projets en commun. L’AFJE nous apporte la force de réflexion et d’action d’une communauté de juristes connaissant parfaitement leur métier et avec laquelle nous pouvons travailler sur les enjeux et des réponses concrètes aux besoins. Avec la Direction Juridique de Fnac Darty, nous avons travaillé – et le faisons encore – dans une logique d’intelligence collective afin de contribuer à identifier les meilleures pistes de transformation de la DJ. D’ailleurs, la DJ de Fnac Darty a été notre premier labellisé « legal champion » dans le cadre de notre Radar de Transformation des DJ par les legal operations.

 

Nathalie Dubois : Cette collaboration nous offre un espace de dialogue où les approches académiques et opérationnelles se rencontrent sans s’opposer. Elle nous permet d’ancrer la transformation des directions juridiques dans le réel tout en bénéficiant d’une vraie hauteur de vue. Elle nourrit aussi une co construction utile : la recherche éclaire les mutations à venir, et nos retours de terrain permettent de comprendre la complexité quotidienne des juristes. Ce va et vient crée une intelligence collective qui fait évoluer la culture juridique. Enfin, cette relation de longue date nous permet de tester, d’itérer et d’affiner. C’est une alliance tournée vers l’outillage et l’accompagnement des juristes dans la durée !

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