Les étudiants en immersion au cœur des Archives Nationales du Monde du Travail
A Roubaix, les étudiants de Pré-Master du Parcours Humanités ont visité les Archives Nationales du Monde du Travail (ANMT) pour explorer l’histoire des entreprises et découvrir les coulisses du métier d’archiviste. Une plongée dans le patrimoine industriel du Nord avec pour but de les sensibiliser à la valeur des archives et développer leur esprit critique.
Ce matin d’octobre, une vingtaine d’étudiants avaient rendez-vous devant l’imposante forteresse en briques rouges – ancienne filature Motte-Bossut - qui abrite aujourd’hui les Archives Nationales du Monde du Travail. Organisée en petits groupes, cette visite était encadrée par Ludovic Cailluet, doyen associé, professeur de stratégie et d’histoire des affaires à l’EDHEC, dans le cadre d’un cours intitulé « Histoire des organisations ». Une séance consacrée aux entreprises au 19e siècle, à travers l’exemple de l’industrie textile à Roubaix.
Accueillis par Adrien Mauriaucourt, archiviste et responsable du département des publics et de l’action éducative, les étudiants ont d’abord découvert l’histoire du bâtiment puis sa réhabilitation, avant d’en apprendre davantage sur les différentes missions des archivistes.
Fondée au 19e siècle par Louis Motte-Bossut, la filature se développe rapidement au fil des décennies malgré des incendies dévastateurs et plusieurs épisodes de grève. Face à une concurrence accrue, elle amorce son déclin vers la fin des années 70 et ferme définitivement en 1981. Menacée de démolition, l’usine désaffectée est retenue pour accueillir le premier centre d’archives du monde du travail dans le cadre d’un vaste projet lancé à l’arrivée au pouvoir de François Mitterrand. Un choix d’autant plus symbolique que le Nord est durement touché par la désindustrialisation dans le textile comme dans le secteur minier et la sidérurgie.
Le bâtiment est inauguré en 1993, après quatre années de travaux. L’architecte s’inspire de l’univers maritime pour métamorphoser l’ancien château industriel en un « navire » moderne et lumineux. A l’intérieur, une structure en béton de huit étages est construite pour permettre le stockage des documents. Centrée au départ sur les entreprises, syndicats et associations du Nord, la collecte s’étend rapidement à l’ensemble du territoire français. En 2007, le centre est officiellement rebaptisé Archives nationales du monde du travail.
La responsabilité sociétale de l’archiviste
De la collecte au classement, en passant par la conservation et la valorisation des fonds, les étudiants suivent les différentes étapes inhérentes au métier d’archiviste.
Première étape : la zone de collecte des documents entrants, dans laquelle une étonnante machine à dépoussiérer attire tous les regards. Avant de rejoindre les salles de dépôt, les pièces sont ainsi vérifiées, soigneusement nettoyées et préparées pour assurer leur préservation à long terme.
La visite se poursuit dans les magasins d’archives, d’immenses espaces de stockage sombres, climatisés et protégés de l’humidité. Autour des étudiants, une multitude de rangées de boîtes noires, conçues pour résister au poids des documents sans se déformer. Les chiffres sont étourdissants. « Aujourd’hui, les ANMT conservent au total 55 kilomètres linéaires d’archives, sur une capacité de stockage de 60 kilomètres », précise l’archiviste.
Documents manuscrits ou imprimés, photographies, affiches, documents sonores ou audiovisuels… Que faut-il conserver et que peut-on détruire au sein de cette masse documentaire ? C’est la vertigineuse question posée aux étudiants, alors qu’ils arrivent en salle de tri et de classement.
« Au-delà des opérations de dépoussiérage et de classement, le métier d’archiviste repose sur un véritable travail de réflexion afin de déterminer ce qui mérite d’être conservé et aura de la valeur pour les générations futures. C’est une responsabilité sociétale considérable, souligne Ludovic Cailluet. D’autant que les questions de l’historien évoluent au fil du temps, elles reflètent les enjeux qui traversent la société, comme les droits sociaux, les migrations, la place des femmes dans le monde du travail ou encore l’environnement ».
Le classement et la description de chaque document constituent ensuite une étape essentielle pour faciliter le travail des chercheurs. La visite s’achève dans la salle de lecture qui permet à chacun d’accéder librement aux archives, sur simple inscription.
Pour finir leur parcours, les étudiants sont invités à consulter une sélection de documents préparée avec leur professeur. « Dans un monde aussi digitalisé que le nôtre, c’est une expérience intéressante que de pouvoir toucher ces documents originaux et les manipuler concrètement », observe-t-il.
Le fonds Motte-Bossut offre un aperçu de la richesse des pièces : bobines de fil, nuanciers de tissus et velours, photographies d’usines, livrets de travail d’enfants, registre d'inscription des travailleurs étrangers ou encore divers documents officiels, tels que des actes de création, des changements de raison sociale et des comptes-rendus d’assemblées générales.
La sélection comprend également des documents issus de l’entreprise Pechiney et de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée (PLM), nationalisée par la suite pour devenir la SNCF. Parmi eux : un registre de fiches matricules des employés (1863-1957) témoigne des conditions de travail de l’époque mais aussi du rôle des femmes, bien souvent cantonnées aux postes de garde-barrières.
Aiguiser son esprit critique
« Au-delà de l’aspect esthétique, insolite, amusant ou émouvant de ces documents, que peuvent-ils nous permettre de comprendre du passé ? », interroge Ludovic Cailluet. C’est tout l’enjeu de cette démarche pédagogique. Dans son cours, il sensibilise notamment les étudiants aux biais liés aux sources, qui ne sont jamais neutres ou exhaustives. L’histoire est avant tout une construction narrative. Dès lors, certaines organisations peuvent être tentées de réécrire le passé au service de leur marque. La méthode historique exige donc de croiser rigoureusement les sources et de replacer les faits dans leur contexte temporel.
Cette immersion au cœur des archives prépare directement les étudiants à l’évaluation finale du module. Début décembre, ils devront créer, en équipe, une exposition à partir de documents issus d’archives privées ou publiques, voire de leurs propres archives familiales. Concrètement, chaque équipe réalisera un panneau sur carton plume mettant en perspective au moins trois archives de son choix et montrera ce qu’elles permettent d’apprendre sur l’histoire des organisations. Ce travail devra être accompagné d’une note d’intention de 3000 mots s’appuyant sur des articles scientifiques ou des ouvrages d’historiens.
Lors de la première édition l’an dernier, les étudiants se sont par exemple intéressés à l’évolution de la main d’œuvre immigrée en France, à l’histoire d’une entreprise familiale spécialisée dans la fabrication de médailles à Saumur ou encore à la vie ouvrière dans les corons. Alors que l’IA générative accélère la production de contenus, cet exercice prend une dimension toute particulière et permet aux étudiants de stimuler leur créativité tout en les invitant à faire preuve d’esprit critique.