Nicolas C., DRH au sein de la Marine nationale et diplômé EDHEC : « Les militaires ont une expérience de la gestion de crise à partager »
Pilote de l’aéronautique navale, ancien commandant de flottille et désormais directeur des ressources humaines de l’aéronautique navale au sein de la Marine nationale, le capitaine de vaisseau Nicolas C. a suivi le Parcours Dirigeants & Entrepreneurs de l’EDHEC en 2023. Il revient sur sa trajectoire et sur les enseignements de cette formation qui, dans le cadre d’un partenariat avec les armées, accueille chaque année quatre officiers supérieurs et propose aux dirigeants civils un séminaire de leadership sous tension en milieu militaire. L’occasion de faire dialoguer deux univers aux méthodes différentes, mais qui partagent bien des préoccupations.
Vous êtes aujourd’hui DRH de l’aéronautique navale. Pouvez-vous revenir sur les grandes étapes de votre carrière ?
J’ai grandi en Bretagne, près d’une base d’avions de chasse de la Marine. Je les voyais passer au-dessus de ma tête et j’ai très tôt rêvé d’en faire mon métier. J’ai d’ailleurs réussi les concours de la Marine nationale et de l’armée de l’Air, mais mon attachement à la mer a fait pencher la balance ! Après ma formation à l’École navale, où j’ai obtenu un titre d’ingénieur, j’ai passé de nombreuses années dans l’aviation de patrouille maritime, d’abord comme pilote, puis comme commandant d’aéronef.
Au fil de ces affectations, j’ai participé à des opérations de combat, de lutte contre les sous-marins et de sauvetage. L’un des moments les plus marquants de ma carrière reste une opération de libération d’otages au large de la Somalie. J’ai ensuite pris le commandement d’une flottille de 250 personnes et d’une demi-douzaine d’avions. C’est un peu comme diriger une petite compagnie aérienne, à ceci près qu’elle mène des opérations de combat !
En parallèle de ces responsabilités opérationnelles, je me suis spécialisé dans les ressources humaines et les programmes d’armement. Pendant trois ans, j’ai notamment travaillé avec la Direction générale de l’armement et des industriels comme Dassault, Airbus ou Thales sur la préparation du futur avion de patrouille maritime. L’enjeu était de faire converger les besoins opérationnels, les exigences techniques et les réalités industrielles et économiques.
Depuis juillet 2026, je suis directeur des ressources humaines de l’aéronautique navale au sein de la Marine nationale. Je suis responsable des 4 800 « marins du ciel », qui opèrent sur les avions, les hélicoptères et les drones.
Vous connaissiez le Parcours Dirigeants & Entrepreneurs de l’EDHEC avant même de l’intégrer. Comment l’aviez-vous découvert ?
C’est une histoire assez amusante, car j’ai découvert ce programme de l’autre côté du partenariat ! À l’époque, je dirigeais l’école d’application des officiers de Marine. Ces derniers effectuent une partie de leur dernière année de formation à bord d’un porte-hélicoptères amphibie déployé en opération, juste avant leur première affectation.
C’est dans ce cadre que des participants de l’EDHEC embarquent pour un séminaire d’immersion au contact de ces jeunes officiers. J’ai ainsi eu l’occasion d’accueillir deux promotions successives, sans imaginer un instant que je me retrouverais un jour à leur place !
En 2023, la Marine m’a proposé d’intégrer à mon tour le Parcours Dirigeants & Entrepreneurs. Je n’ai pas hésité une seconde. Je connaissais déjà les responsables du programme, son fonctionnement et son contenu. C’était une formidable occasion d’inverser les rôles : après avoir fait découvrir le monde militaire à des dirigeants d’entreprise, j’allais pouvoir découvrir leur univers et confronter nos expériences.
Pourquoi avoir souhaité suivre cette formation ?
Ma première motivation était d’apprendre à parler le langage de l’entreprise. Dans mes fonctions auprès des industriels de défense, j’échangeais avec des interlocuteurs qui raisonnent en termes de marges, de trésorerie, de gestion du risque ou de création de valeur. Pour être un partenaire crédible, je devais mieux comprendre leurs contraintes, leurs leviers et leur organisation.
Je souhaitais aussi prendre du recul sur ma propre pratique du commandement. Le leadership est profondément ancré dans la culture militaire, mais nous l’apprenons essentiellement par l’expérience et le compagnonnage. Confronter cette approche à d’autres modèles de management et bénéficier d’un coaching me paraissait particulièrement enrichissant.
Enfin, je voulais me préparer à exercer des responsabilités plus transversales, notamment en matière de stratégie et de ressources humaines. Les enseignements consacrés à la conduite du changement ou à la gestion des relations sociales, par exemple, pouvaient m’apporter des méthodes directement transposables à mes futures fonctions.
Qu’avez-vous trouvé au sein du programme ?
Tout d’abord, des outils très concrets en finance d’entreprise, en stratégie, en négociation, en gouvernance, en conduite du changement ou encore en prise de parole. Mais la plus grande richesse du programme, à mes yeux, reste la diversité des profils. J’ai côtoyé des dirigeants d’entreprises familiales, des responsables de grands groupes, des entrepreneurs issus du bâtiment, de l’agroalimentaire ou des services. Chacun avait sa façon de décider, de prendre des risques et de manager ses équipes. Les échanges avec les intervenants, dont certains dirigent eux-mêmes des entreprises, étaient tout aussi stimulants.
J’ai également découvert une véritable communauté, fondée sur la cohésion, l’entraide, la franchise et la bienveillance. Les liens créés pendant la formation perdurent d’ailleurs bien au-delà du programme : nous essayons de nous retrouver chaque année à l’occasion d’un week-end organisé autour de l’entreprise de l’un des membres de la promotion.
Chaque année, quatre officiers supérieurs rejoignent le Parcours Dirigeants & Entrepreneurs de l’EDHEC aux côtés de dirigeants civils. Qu’apportent ces deux univers l’un à l’autre ?
Les militaires peuvent d’abord partager leur expérience de la gestion de crise. Décider rapidement dans l’incertitude, avec des informations parfois incomplètes, puis assumer ses choix fait partie de notre quotidien. Dans un aéronef, il faut parfois prendre une décision en quelques secondes, tout en obtenant immédiatement l’adhésion de son équipage. Sans cette confiance collective, impossible de mener la mission à bien.
Nous pouvons aussi transmettre nos méthodes de planification et d’anticipation, ainsi que notre culture du retour d’expérience, fondée notamment sur un débriefing franc, sans complaisance. Il y a également le sens de la mission : expliquer pourquoi on agit, puis laisser aux équipes une certaine liberté dans la manière d’atteindre l’objectif, sans tomber dans le micromanagement. Et bien sûr, la résilience, cette capacité à tenir dans la durée et sous pression, tout en prenant soin de ses équipes et de soi-même.
À l’inverse, les dirigeants civils nous apportent un regard différent sur la performance, l’agilité et l’innovation. J’ai notamment été frappé par leur capacité à « pivoter », autrement dit à changer de méthode ou de stratégie lorsqu’ils constatent que la direction prise n’est pas la bonne, plutôt que de rester dans l’attentisme.
J’ai également beaucoup appris de leur rapport au client. Je me souviens d’un exercice de micro-trottoir au cours duquel nous devions interroger des personnes pour tester la pertinence d’une idée. Depuis, lorsque je prépare un changement, je prends davantage le temps de consulter ceux qui seront concernés, afin de m’assurer que nous allons dans la bonne direction.
Au fond, civils et militaires partagent une même responsabilité envers les femmes et les hommes, ainsi qu’une obligation de résultat. Ce sont surtout nos méthodes qui diffèrent, et c’est précisément ce qui fait toute la richesse de ces échanges.
Vous connaissez particulièrement bien le séminaire de leadership sous tension organisé au sein des armées. Que peuvent en retirer les dirigeants civils ?
C’est avant tout une immersion dans la réalité de l’engagement militaire. Les participants voient concrètement comment nous nous préparons, comment nous commandons et comment nous prenons des décisions sous pression, parfois dans des situations où il est impossible de différer l’action. Ils observent le fonctionnement de notre chaîne de commandement, la circulation de l’information, la délégation ou encore la gestion du stress. Ils mesurent également ce que signifie agir dans la fatigue, de nuit ou dans l’inconfort.
Pour ceux qui embarquent dans la Marine, une expérience est particulièrement marquante : voir de jeunes officiers de 22 ou 23 ans assurer la conduite d’un bâtiment de 200 mètres, avec la confiance de leur commandant. Ces jeunes peuvent assumer de telles responsabilités parce qu’ils s’appuient sur leur formation, sur leur équipe et sur une organisation solide. Pour des dirigeants plus expérimentés, c’est une démonstration très concrète de la capacité d’une organisation à responsabiliser ses membres, y compris les plus jeunes.
Ce séminaire permet aussi de mieux appréhender les enjeux de défense et de souveraineté. Je suis convaincu que les entreprises françaises ont beaucoup à apporter aux armées, notamment dans les domaines des chaînes d’approvisionnement, de la cybersécurité, du financement ou des technologies. Dans le contexte géostratégique actuel, il est essentiel que ces deux mondes apprennent à mieux se connaître.
Enfin, c’est une expérience humaine exceptionnelle. Imaginez des dirigeants qui embarquent à l’autre bout du monde sur un bâtiment de la Marine nationale et découvrent la vie à bord ! Certains en reviennent avec des réflexes directement applicables dans leur entreprise, par exemple pour donner des consignes claires ou gérer des situations difficiles. D’autres repartent surtout avec des étoiles dans les yeux, marqués par la découverte du métier de marin. Ils se familiarisent aussi avec notre devise, « Honneur, Patrie, Valeur, Discipline », dont les principes peuvent, une fois adaptés, nourrir leur réflexion sur les valeurs qui font tenir une organisation.
Avec le recul, quel impact la formation de l’EDHEC a-t-elle eu sur votre manière de travailler et de diriger ?
Les effets sont très concrets. Dans mes relations avec les industriels, ma meilleure compréhension de leurs contraintes financières et de leurs modèles économiques m’a permis de mener des négociations plus pertinentes, plus équilibrées et plus franches.
Ma pratique du management a également évolué. Je consacre désormais davantage de temps à la préparation et à l’analyse, mais aussi à la manière de transmettre un message, d’expliquer une décision ou d’accompagner un changement. Cette interview en est d’ailleurs un exemple : je l’ai préparée en réfléchissant aux messages que je souhaitais transmettre et à la meilleure façon de les faire comprendre.
Le coaching proposé par l’EDHEC a aussi joué un rôle important. Il m’a conduit à m’interroger sur mes forces, sur les compétences acquises tout au long de ma carrière, mais également sur mes lacunes et les domaines dans lesquels je pouvais encore progresser. Il m’a aussi aidé à prendre du recul sur mon rôle au sein de la Marine et sur mon évolution professionnelle. Ce travail de réflexion personnelle a été particulièrement précieux pour aborder mes nouvelles responsabilités avec davantage de confiance.
J’avais déjà une solide culture de l’opération et de la décision. Cette formation m’a permis d’y ajouter une compréhension plus fine du monde de l’entreprise, de ses contraintes et de ses leviers. Je reste officier, mais avec une ouverture qui me permet, je crois, d’être un meilleur interlocuteur et un meilleur décideur. En ce sens, le Parcours Dirigeants & Entrepreneurs de l’EDHEC m’a rendu complet.
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10 mois. Paris, Opéra