Camille Georges et Lionel Martellini (EDHEC Quantum Institute) : interview croisée sur les premiers instants du « moment quantique »
Course mondiale à la puissance quantique, milliards investis, rivalité sino-américaine… ces derniers mois ont clairement installé la deuxième révolution quantique dans le paysage économique, technologique et géopolitique mondial. L'EDHEC, avec son institut dédié, entend jouer un rôle de premier plan dans ce "moment quantique": rencontre avec Lionel Martellini, son fondateur, et Camille Georges, sa nouvelle directrice adjointe.
À l'heure où la France vient d'annoncer un milliard d'euros supplémentaires pour ses ambitions quantiques à horizon 2030, et où les États-Unis et la Chine font de cette technologie un enjeu de puissance, l'EDHEC Quantum Institute (EQI) se positionne comme un acteur singulier.
Lancé début 2026 par Lionel Martellini - qui le dirige depuis lors - cet institut vise à « traduire les avancées de la science quantique en opportunités de croissance économique et de progrès sociétal ». Une nouvelle directrice adjointe vient d’être recrutée : Camille Georges. Diplômée en physique (ESPCI Paris – PSL) et en management (Collège des Ingénieurs), elle est passée respectivement depuis 2023 par le monde des startups quantiques puis par le World Economic Forum. Elle est intervenue le 16 juin à la conférence France Quantum 2026 (Station F, Paris) (1), dont elle est ambassadrice, et où elle a animé une table ronde sur la coopération internationale dans l'écosystème quantique.
A l’aube de l’avènement du quantique, rencontre croisée avec ces deux passionnés, résolus à faire jouer à l'EDHEC Quantum Institute un rôle de premier plan.
Dans le quantique, où en est-on réellement sur le plan technologique ? Après des années de promesses, assiste-t-on aux premiers véritables sauts ?
Camille Georges : La technologie progresse notablement, mais il faut apprendre à lire les actualités récentes avec discernement. L’exemple d’IQM Quantum Computers (2), entreprise finlandaise annonçant « jusqu’à mille fois moins d'erreurs par rapport aux méthodes existantes avec un nombre comparable de qubits (3) » témoigne de la maturité croissante du secteur, tout en rappelant la nécessité d'un regard critique, à l'image des débats suscités par Microsoft l'an dernier (4). Ces communications sont à double tranchant : elles entretiennent l'élan et attirent les investissements, mais elles créent aussi des attentes que la réalité peine parfois à tenir. Ce qui compte vraiment, c'est de voir des cas d'usage concrets émerger avec des entreprises classiques. La collaboration entre Moderna et IBM en est un exemple parlant (5): utiliser des ordinateurs quantiques pour simuler les structures secondaires de l'ARN messager et améliorer la conception des traitements.
Lionel Martellini : Je dirais que nous sommes dans une phase de transition passionnante et frustrante à la fois. L'ordinateur quantique universel, celui qui résoudra des problèmes impossibles pour les machines classiques, n'est pas encore là. Mais on s'en rapproche. Et certains domaines d'application commencent à émerger clairement. PROQCIMA, l’un des programmes clef de la stratégie nationale française, vise désormais 1 024 qubits logiques (6) d'ici 2032 : c'est un objectif ambitieux, mais crédible si les trajectoires actuelles se maintiennent.
Quels sont les secteurs qui ont le plus à gagner de cette révolution quantique ?
Lionel Martellini : La finance est souvent citée en premier, parce que les calculs d'optimisation de portefeuilles ou de tarification de produits dérivés sont immenses. Et pour l’EDHEC, les acteurs de ce secteur sont bien entendu des interlocuteurs évidents. Mais honnêtement, les gains quantiques en finance resteront probablement incrémentaux. Là où le quantique pourrait vraiment changer la donne, c'est dans la santé et la pharmacologie. La conception de médicaments repose sur la simulation du comportement des molécules, qui est un problème fondamentalement quantique (7). Aujourd'hui, on procède encore beaucoup par essais et erreurs. L'ordinateur quantique permettrait de systématiser l'identification des molécules les plus efficaces, d'anticiper comment tel composé interagira avec tel récepteur. C'est une attente énorme. Il en va de même pour les matériaux : les jumeaux numériques quantiques pourraient révolutionner la métallurgie, les semi-conducteurs, les batteries.
Camille Georges : Je voudrais ajouter une dimension souvent sous-estimée : la détection quantique et les communications sécurisées. Des entreprises comme SandboxAQ ou Q-CTRL travaillent déjà sur des capteurs quantiques qui améliorent le diagnostic cardiaque ou la navigation dans des environnements où le GPS est indisponible. Et la cybersécurité post-quantique est un enjeu absolument critique : les ordinateurs quantiques pourraient rendre obsolètes les méthodes de chiffrement actuelles. Des acteurs comme AXA, qui utilise l'informatique quantique pour optimiser la réassurance, ou QuSecure sur la cryptographie post-quantique, montrent que la transition est déjà en marche dans certains secteurs.
Comment l'EQI se positionne-t-il face aux universités, aux écoles d'ingénieurs, aux cabinets de conseil qui investissent aussi dans le quantique ?
Camille Georges : Notre singularité, c'est la proximité avec les utilisateurs finaux. Nous ne faisons pas de physique fondamentale, il y a des laboratoires de recherche pour ça. Ce que nous faisons, c'est le lien entre les technologies quantiques et les besoins concrets des entreprises, des décideurs, des régulateurs. L'EDHEC travaille sur les conséquences de cette révolution quantique pour élaborer des solutions pour le business, la finance, l'assurance, les télécoms, la cybersécurité, la santé.
Lionel Martellini : L'hybridation des savoirs est aujourd'hui l'ADN de l'EDHEC. La question que nous posons est celle-ci : à quoi doit ressembler une école de management à l'ère quantique ? Garantir un enseignement quantique de haute qualité n'est pas seulement une nécessité géostratégique, c'est un impératif sociétal. Cela forge la pensée critique, la capacité à prendre des décisions éclairées dans un paysage technologique de plus en plus complexe. Quand l'ESCP annonce le lancement de sa propre School of Technology, ce n'est pas un signal « négatif », c'est la preuve que le mouvement est inévitable. La vraie question est de savoir comment le faire bien.
Comment enseigner le quantique à des étudiants qui ne sont ni physiciens ni ingénieurs ?
Lionel Martellini : C'est le cœur de notre défi pédagogique, et j'ai une conviction forte sur ce sujet : la théorie quantique peut être enseignée à des non-spécialistes. La clé est de distinguer deux types de complexité : la complexité technique et la complexité conceptuelle. Techniquement, la mécanique quantique repose en grande partie sur des systèmes discrets que l'on peut aborder avec des outils enseignés au lycée : le calcul matriciel et les nombres complexes. Le véritable défi est conceptuel car la théorie quantique nous invite à confronter une logique qui s'écarte de nos intuitions classiques. C'est précisément là que réside sa valeur pédagogique. Au lieu de l'injonction « tais-toi et calcule » qui a trop longtemps gouverné l'enseignement de la physique, je défends la posture inverse : « levons-nous et réfléchissons ». C'est une marche quantique, pas un bond quantique.
Camille Georges : Et cette approche pédagogique ouverte résonne aussi avec le sujet de la place des femmes en général dans les sciences. Si nous ne fournissons pas un effort délibéré pour inclure les femmes dans cette révolution, nous risquons d'ancrer des biais de genre dans les fondements mêmes de l'économie quantique, et nous nous priverions alors de ressources essentielles. D’autant que le quantique n'est pas un sujet réservé aux physiciens ou aux ingénieurs, car c’est en fait un écosystème qui nécessite aussi des commerciaux, des managers, des juristes, des communicants… au masculin, comme au féminin.
Comment les étudiants réagissent-ils à ces différents sujets autour du quantique ?
Lionel Martellini : Avec un mélange d'enthousiasme et d'appréhension. Lors des premiers cours, je vois beaucoup d'intérêt dans la salle : le quantique fait rêver. Mais la peur de ne rien comprendre est aussi bien présente. Ce qui m'encourage, c'est la multiplication des demandes spontanées : des étudiants qui veulent participer à des projets de recherche, qui m'interrogent sur des liens avec les cryptomonnaies, sur des applications en finance. Les programmes de l’EDHEC, et en premier lieu ses programmes MBA, sont en train d’intégrer le quantique progressivement. Ce n'est pas simple à mettre en œuvre, mais la direction des programmes a ouvert la porte, comme elle l'a fait précédemment pour l'IA ou le climat.
Camille Georges : Ce qui est également remarquable, c'est lorsque des étudiants qui ne se destinaient pas à des carrières techniques prennent conscience que le quantique les concerne directement : un futur directeur commercial dans la santé, une future avocate spécialisée en propriété intellectuelle… Ils doivent comprendre ce qui se profile pour ne pas être dépassés par leurs propres clients ou concurrents. Et former ces profils sera l'une des contributions majeures de l'EDHEC.
Notes & références
(1) Conférence France Quantum, replays 2026: https://www.francequantum.fr/content/program-2026
(2) IQM annonce une nouvelle approche de correction des erreurs quantiques et se rapproche d'une informatique quantique tolérante aux défaillances (AFP), juin 2026 - https://www.afp.com/fr/infos/iqm-annonce-une-nouvelle-approche-de-correction-des-erreurs-quantiques-et-se-rapproche-dune
(3) Qubit : unité d’information de base utilisée pour encoder les données en informatique quantique. Il se distingue du bit classique (qui ne peut prendre que deux valeurs, 0 et 1) par sa capacité à représenter une superposition de plusieurs états possibles. C’est cette propriété qui donne aux ordinateurs quantiques leur puissance informatique unique.
(4) Informatique quantique : les annonces de Microsoft critiquées par la communauté scientifique - https://fr.cnet.com/informatique-quantique/5057/informatique-quantique-les-annonces-de-microsoft-critiquees-par-la-communaute-scientifique
(5) Une révolution dans la recherche médicamenteuse. Moderna et IBM QUANTUM travaillent à l’élaboration d’un pipeline de biotechnologie quantique - https://www.ibm.com/fr-fr/case-studies/moderna
(6) Assemblage de plusieurs qubits physiques qui permet de corriger les erreurs dues notamment à la décohérence, et accroît ainsi le temps disponible pour un calcul quantique. Le nombre de qubits physiques nécessaire pour réaliser un qubit logique varie d’une à plusieurs dizaines de milliers, selon leur qualité et les codes de correction d’erreurs utilisés.
(7) Jumeaux numériques en santé Enjeux, définitions et problématiques éthiques (sept. 2025) - https://esante.gouv.fr/sites/default/files/media_entity/documents/jumeaux-numeriques-en-sante.pdf