Passifs incorporels : les risques cachés qui déterminent la valeur d'une entreprise
Dans cet article, Hamid Boustanifar (EDHEC) et Arnt Verriest (KU Leuven) présentent leurs dernières recherches, publiées dans Management Science (1). Ils ont analysé le concept de « passifs incorporels » (Intangible Liabilities), qui découlent des risques juridiques, réglementaires et de réputation, et qui constituent un facteur déterminant de la valeur de l'entreprise et du rendement des actions.
Pour de nombreuses entreprises modernes, les actifs ayant le plus de poids ne sont pas les usines, les machines ou les bâtiments, mais plutôt des éléments tels que le savoir-faire, le capital humain et les marques. Bien que ces actifs peuvent représenter une part conséquente de la valeur d’une entreprise, ils ne figurent généralement pas au bilan, car leur valeur est incertaine et difficile à évaluer de manière fiable. On les appelle communément des actifs incorporels (intangible assets).
Mais il y a un autre aspect intéressant. Tout comme les entreprises peuvent posséder des actifs de valeur qui ne sont pas inscrits au bilan, elles peuvent également avoir des obligations, des risques ou des engagements économiquement importants qui ne sont pas comptabilisés comme des passifs. Nous appelons cela des passifs incorporels (intangible liabilities).
Ces passifs incorporels peuvent résulter de poursuites judiciaires, de réclamations au titre de la responsabilité du fait des produits, de problèmes environnementaux, de litiges en matière de brevets ou de droits d'auteur, de publicité mensongère, d'enquêtes réglementaires et d'autres risques juridiques ou liés à la réputation. Un exemple notable est celui de 3M, qui n'avait constitué aucune provision comptable pour couvrir les risques liés à d'importants litiges concernant ses bouchons d'oreille, alors même que les investisseurs craignaient que ces problèmes n'entraînent des coûts futurs de plusieurs milliards de dollars (2). Dans ses documents financiers, 3M a déclaré n'avoir constitué aucune provision car le passif n'était pas probable et les coûts potentiels ne pouvaient être estimés de manière raisonnable.
Ces cas de figure n'apparaissent peut-être pas sous forme de chiffres dans le bilan, mais les sociétés cotées en bourse sont néanmoins tenues de divulguer les principaux risques et éventualités dans leurs rapports annuels. Nous utilisons ce cadre réglementaire pour élaborer un indicateur textuel, au niveau de l'entreprise, des passifs incorporels (1).
Nous analysons les rapports annuels des sociétés cotées aux États-Unis (3) depuis le milieu des années 1990, date à laquelle la déclaration électronique est devenue obligatoire. Nous avons constitué un glossaire des passifs incorporels comprenant 569 mots et expressions liés à des obligations potentielles, notamment « recours collectif », « responsabilité du fait des produits », « responsabilité environnementale », « contrefaçon » et « règlement ». Nous utilisons ensuite la fréquence de ces termes pour mesurer les passifs incorporels pour plus de 112 000 observations entreprise-année.
Notre hypothèse est simple, transparente et pourtant très instructive : les entreprises présentant un passif incorporel plus important feront apparaître ces termes connexes plus fréquemment dans leurs informations financières.
Cet indicateur se comporte de manière intuitive. Il est plus élevé dans des secteurs tels que le tabac, l’assurance, la santé, l’industrie pharmaceutique et les services publics, mais on observe également des variations notables entre les entreprises d’un même secteur. Il est important de noter que les passifs incorporels permettent de prédire les résultats réels futurs. Les entreprises présentant une exposition mesurée plus élevée sont plus susceptibles d’être confrontées à de futures actions collectives et à une atteinte à leur réputation, comme en témoigne la couverture médiatique négative. Elles sont également exposées à un risque accru de chute future du cours de leurs actions.
Le marché boursier semble intégrer ces risques dans ses cours. Les entreprises présentant des passifs incorporels plus élevés se négocient à des ratios de valorisation plus faibles, et les investisseurs exigent des rendements attendus plus élevés pour détenir leurs actions. Un portefeuille qui achète des actions présentant des passifs incorporels élevés et vend celles présentant des passifs incorporels faibles génère environ 3 % par an de rendements anormaux après prise en compte des facteurs de risque courants et des effets sectoriels.
La principale conclusion de notre travail est simple : certains des risques et des engagements les plus centraux auxquels les entreprises sont confrontées n'apparaissent pas dans les chiffres comptables. Ils sont souvent dissimulés dans le texte des informations publiées par les entreprises. La lecture et l'analyse de ce texte peuvent aider les investisseurs, les dirigeants, les auditeurs, les régulateurs et les autres parties prenantes à mieux comprendre les risques juridiques, de réputation et financiers susceptibles d'influencer la valeur future d'une entreprise.
Nous considérons nos recherches sur les passifs incorporels comme une première étape visant à attirer l'attention sur ces obligations cachées, qui peuvent influencer des décisions clés au sein des entreprises, notamment en matière de financement, d'acquisitions, de rémunération et de gestion des risques.
Références
(1) Hamid Boustanifar, Arnt Verriest (2026) Intangible Liabilities. Management Science 0(0) - https://pubsonline.informs.org/doi/abs/10.1287/mnsc.2023.03619
(2) “3M Faces Potentially Billions in Liabilities Over $7.63 Earplugs”, Wall Street Journal, June 26, 2022 - https://www.wsj.com/business/3m-faces-potentially-billions-in-liabilities-over-7-63-earplugs-11656250200
(3) Listed domestic companies, total - United States - https://data.worldbank.org/indicator/CM.MKT.LDOM.NO?locations=US
Photo de Parrish Freeman sur Unsplash