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Theresa Reinold : « Certaines grandes entreprises technologiques exercent désormais des pouvoirs quasi souverains en redessinant les frontières, en fournissant des infrastructures militaires essentielles et en influençant l'opinion publique »

Theresa Reinold , Assistant Professor

Dans cette interview, Theresa Reinold, Assistant Professor à l'EDHEC, explique pourquoi certaines multinationales du secteur technologique exercent désormais un pouvoir quasi-souverain - et pourquoi ce pouvoir n'est pas sans poser question...

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20 Avr 2026
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Les multinationales les plus puissantes du moment sont-elles en train de bouleverser l'ordre mondial tel que nous le connaissons ? Les acteurs privés sont-ils sur le point de supplanter les États dans l'exercice de certaines prérogatives souveraines fondamentales ? Et si tel est le cas, est-ce une bonne chose ?

Un élément qui a changé la donne dans la guerre en Ukraine, par exemple – qui est entrée dans sa cinquième année –, est Starlink, un fournisseur privé d'accès Internet par satellite qui s'est révélé essentiel à la survie de l'État ukrainien. Devrions-nous donc saluer l'implication des entreprises privées dans la conduite de la guerre – une activité longtemps considérée comme une prérogative fondamentale des États souverains ? Ou bien le rôle quasi-souverain des entreprises technologiques mondiales conduit-il à une dangereuse érosion de l'ordre westphalien, en place depuis près de quatre siècles (1) ?

Theresa Reinold, Assistant professor à l'EDHEC, a pris le temps d'aborder ces questions lors d'une récente interview.

Quand on qualifie certaines entreprises technologiques de « quasi-souveraines », s'agit-il d'une figure de style ou d'une description fidèle du changement de rapport de force actuel ?

Theresa Reinold: Il s’agit là d’une description d’un glissement de pouvoir très concret auquel nous assistons aujourd’hui. La souveraineté, telle qu’on l’entend traditionnellement, comporte deux dimensions fondamentales : le contrôle du territoire (dimension interne) et l’indépendance politique (dimension externe).

Certaines entreprises technologiques multinationales ont accumulé des capacités qui touchent à ces deux dimensions. Bien sûr, elles ne remplacent pas les États - pour l’instant. Mais elles assument de plus en plus des fonctions qui relèvent en réalité des prérogatives souveraines fondamentales : elles redessinent les frontières et le territoire, elles fournissent (et ont le pouvoir de le faire) des infrastructures militaires critiques susceptibles de faire pencher la balance en faveur ou contre la survie d’un État souverain, et elles façonnent l’opinion publique et influencent ainsi le résultat des élections.

D'un point de vue historique, le parallèle le plus proche est celui de la Compagnie britannique des Indes orientales, un acteur privé exerçant des pouvoirs quasi étatiques (2). Ce qui était autrefois une anomalie historique refait aujourd'hui surface sous une forme numérique.

 

Votre premier exemple concerne… les cartes. En quoi Google Maps et les autres éditeurs de cartes numériques ont-ils un rapport avec la souveraineté ?

Theresa Reinold: Bonne question. Le territoire est un signe distinctif de la souveraineté, et les cartes – même si beaucoup pensent qu’elles représentent le territoire et les frontières de manière « objective » – ne sont en réalité jamais neutres : elles ne font que refléter une vision du monde, à savoir celle de leur auteur. Elles ancrent ainsi une vision du monde particulière.

Dans l'imaginaire westphalien, les États ont longtemps dominé la cartographie (1). Aujourd'hui, cependant, la cartographie est passée entre les mains des grandes entreprises technologiques, dont les applications sont préinstallées sur des milliards de téléphones portables. Cela signifie que, pour une grande partie de l'humanité, Google Maps et ses concurrents sont devenus l'arbitre ultime qui décide « où se trouvent les frontières ». Ces entreprises se retrouvent donc parfois au cœur de conflits territoriaux.

Afin d'éviter toute controverse politique, les plateformes « adaptent » souvent les frontières : elles affichent les territoires conformément aux souhaits des gouvernements locaux et des utilisateurs. Si cette approche peut sembler rationnelle d'un point de vue commercial (car elle permet à ces entreprises de continuer à opérer sur plusieurs marchés), elle n'en reste pas moins politiquement explosive, car elle normalise et légitime de graves violations du droit international – y compris l'agression armée –, en présentant des frontières illégalement modifiées comme « la nouvelle norme » à des milliards d'utilisateurs d'applications.

 

Votre deuxième domaine concerne les opérations militaires. Que nous apprend l'affaire Starlink-Ukraine ?

Theresa Reinold: Cela met en évidence une vulnérabilité stratégique : un État peut devenir dépendant d’un système privé pour des fonctions militaires vitales (3) - communications sécurisées, coordination des drones, partage de renseignements, voire soutien au ciblage.

Starlink a doté l’Ukraine de capacités de combat dont elle n’aurait pas disposé autrement. En ce sens, Starlink est donc vital pour la survie de l’État ukrainien. Cependant, cette dépendance transfère également des privilèges quasi-souverains à un acteur privé non élu. Les controverses actuelles concernant la disponibilité du service, ses conditions d’utilisation et les possibilités de restriction montrent comment une infrastructure privée peut devenir un « levier » géopolitique. La couverture médiatique récente a souligné l’importance opérationnelle que de telles décisions peuvent avoir sur le terrain.

 

En matière d'indépendance politique, en quoi TikTok constitue-t-il un exemple particulièrement révélateur ?

Theresa Reinold: Car la souveraineté ne se limite pas aux frontières physiques ; elle réside aussi dans la capacité à se prémunir contre toute ingérence extérieure. L'indépendance politique est au cœur même de la souveraineté. Une plateforme qui collecte d'énormes quantités de données et classe les contenus à l'aide de systèmes de recommandation opaques exerce une influence considérable sur la façon dont les gens pensent et agissent, ce qui est déterminant pour l'issue des processus politiques.

TikTok appartient à la société chinoise Bytedance, et ses activités doivent donc être considérées dans le contexte de la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine. Le gouvernement américain fait depuis longtemps pression pour que les activités américaines de TikTok soient vendues à des investisseurs américains. Un accord a finalement été conclu il y a quelques semaines, une bonne occasion de réfléchir à la pertinence géopolitique des réseaux sociaux en général et de TikTok en particulier.

Dans le cas de TikTok, les autorités américaines ont identifié un double risque : l’accès aux données et l’influence algorithmique, c’est-à-dire la possibilité qu’une puissance rivale puisse influencer ce que les citoyens voient, croient et ce qui les mobilise. La question a pris une ampleur suffisante pour alimenter des propositions et des négociations concernant les structures de propriété et les mécanismes de contrôle. Des analyses publiées dans The New York Times (4) et Le Monde (5) rendent bien compte de la logique sous-jacente : le contrôle d’une grande plateforme est de plus en plus considéré comme un actif souverain, plus proche d’une infrastructure critique que d’un produit de consommation ordinaire.

 

Si les entreprises technologiques endossent des rôles quasi-souverains, comment les États, notamment en Europe, peuvent-ils réagir ?

Theresa Reinold: Premièrement, il faut accepter que la réponse ne puisse être purement technique. Il faut combiner capacités industrielles, réglementation et stratégie géopolitique.

Deuxièmement, il faut identifier et réduire les dépendances critiques spécifiques : le cloud, la connectivité, les systèmes d’identité, la cartographie, la distribution de contenu et la capacité à auditer les algorithmes à fort impact.

Troisièmement, et c'est essentiel, il faut mettre l'accent sur la responsabilité. Les plateformes peuvent avoir des effets quasi souverains, mais elles ne sont pas soumises aux mêmes obligations démocratiques. Cela nécessite des exigences de transparence plus strictes, une meilleure "auditabilité" (y compris des audits algorithmiques le cas échéant), des régimes de responsabilité plus clairs et des outils d'application réalistes, tout en gardant une vision lucide du pouvoir transfrontalier et de la portée extraterritoriale.

 

Lectures complémentaires

 

Références

(1) Westphalian System (2006), Rainer Grote. Max Planck Encyclopedias of International Law - https://opil.ouplaw.com/display/10.1093/law:epil/9780199231690/law-9780199231690-e1500

(2) East India Company. Starting as a monopolistic trading body, the company became involved in politics and acted as an agent of British imperialism in India from the early 18th century to the mid-19th century - https://www.britannica.com/topic/East-India-Company

(3) How Elon Musk’s satellites have saved Ukraine and changed warfare (The Economist, 01/05/2023) - https://www.economist.com/briefing/2023/01/05/how-elon-musks-satellites-have-saved-ukraine-and-changed-warfare

(4) Who Owns TikTok in the U.S Now ? (The New York Times, 26/01,2026) - https://www.nytimes.com/2026/01/22/business/media/tiktok-investors-oracle-mgx-silver-lake-bytedance.html

(5) En ciblant TikTok, Trump cherche à consolider la souveraineté informationnelle américaine (Le Monde, 10/18/2025) - https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/10/18/en-ciblant-tiktok-trump-cherche-a-consolider-la-souverainete-informationnelle-americaine_6648031_3232.html