Explore & master
   |
EDHEC Vox
 |
Recherche
RSE

Quand se comparer exacerbe les différences : le cas de l'empreinte carbone individuelle

Joachim Schleich , Grenoble Ecole de Managamement
Valeria Fanghella , Assistant Professor

Dans cet article, Valeria Fanghella (EDHEC) et Joachim Schleich (GEM) présentent leurs travaux de recherche (1) sur les effets des comparaisons sociales sur les efforts déployés par les individus pour lutter contre le changement climatique.

Temps de lecture :
29 Mai 2026
Partager

Les comparaisons sociales encouragent-elles l'action en faveur du climat ou creusent-elles les différences ? Imaginons que vous appreniez que votre empreinte carbone est plus élevée que celle de votre voisin : chercheriez-vous à la réduire ou, au contraire, baisseriez-vous les bras ?

Dans de nombreux contextes, le retour d'information comparatif (comparative feedback), qui consiste à indiquer aux ménages comment leur consommation de ressources se situe par rapport à celle de voisins similaires, a tendance à inciter les gros consommateurs à réduire leur consommation et les petits consommateurs à maintenir leur niveau de consommation ou à l'augmenter, un phénomène connu sous le nom de « convergence (ou régression) vers la moyenne ».

 

Notre recherche, fondée sur une expérience représentative à l'échelle nationale, examine comment les comparaisons d'empreinte carbone entre individus influencent les comportements de réduction des émissions, notamment lorsque ceux-ci impliquent des coûts.

Nous mettons en évidence deux faits principaux : premièrement, le biais d’optimisme est très répandu. La plupart des individus sous-estiment leurs émissions relatives, ce qui signifie qu’ils émettent comparativement plus qu’ils ne le pensent. Deuxièmement, au lieu de la « régression vers la moyenne » habituelle, le retour d’information comparatif produit ici une « divergence par rapport à la moyenne » : les petits émetteurs intensifient leurs efforts d’atténuation, tandis que les gros émetteurs ne modifient pas leur comportement.

Au-delà de l'effet de rétroaction comparative, nous constatons également que les comportements d'atténuation ne sont pas liés aux émissions relatives ni aux caractéristiques sociodémographiques, mais sont principalement motivés par des préférences en faveur de l'environnement.

 

L'utilité des retours comparatifs

Les interventions fondées sur les normes sociales (2) sont devenues un outil central pour les décideurs politiques qui cherchent à encourager les comportements favorables à l'environnement. Ces interventions s'appuient généralement sur des normes descriptives (informations sur ce que fait la majorité des gens) et/ou des normes injonctives (informations sur ce que la majorité des gens approuve).

Les normes descriptives peuvent être renforcées par le biais d'un retour d'information comparatif, qui indique aux individus comment leur propre comportement se situe par rapport à celui des autres.

Le retour d'information comparatif a été largement utilisé pour encourager la réduction de la consommation d'électricité des ménages (3) et de la consommation d'eau (4), ainsi que pour améliorer le tri des déchets (5). Dans ces contextes, les ménages sont informés de la façon dont leur consommation de ressources se compare à celle de ménages similaires. On constate souvent que ceux qui consomment le plus intensifient leurs efforts d'atténuation, tandis que les petits consommateurs les réduisent ou ne les modifient pas – un phénomène souvent décrit comme la « convergence vers la moyenne ».

 

L'originalité de notre méthode

Dans notre article, nous cherchons à déterminer si le fait de recevoir des informations comparatives sur l'empreinte carbone influence les efforts déployés par les individus pour lutter contre le changement climatique. Nous émettons l'hypothèse qu'une source majeure d'hétérogénéité dans les réactions à ces informations comparatives réside dans les convictions préalables des individus quant à leur contribution relative au changement climatique.

Pour étudier ce mécanisme, nous avons mené une enquête expérimentale représentative sur le plan démographique auprès de 1 825 adultes en Allemagne. Nous avons calculé l’empreinte carbone des participants, en tenant compte de toutes les principales sources d’émissions de gaz à effet de serre (à l’exception des vols en avion), et nous situons chaque participant par rapport à la répartition nationale des empreintes carbone.

Nous avons ensuite demandé aux participants d'estimer comment leur empreinte carbone se situait par rapport à celle des autres. Beaucoup se sont trompés : la plupart pensaient être plus écologiques qu'ils ne le sont en réalité, d'autres pensaient émettre plus qu'ils ne le font réellement. Nous avons ensuite révélé à un groupe sélectionné au hasard où ils se situaient réellement, tandis que les autres n'ont reçu aucune information de ce type. Cela nous a permis de mesurer dans quelle mesure le fait de connaître la vérité modifie les comportements.

Afin d'évaluer les changements de comportement, nous avons demandé aux participants de dépenser jusqu'à 100 euros pour acheter des quotas d'émission dans le cadre du système communautaire d'échange de quotas d'émission (6). En d'autres termes, ils avaient la possibilité de dépenser de l'argent pour compenser leurs émissions. Pour un sous-ensemble aléatoire de participants, il s'agissait d'une véritable décision financière ayant des conséquences réelles tant sur leur portefeuille que sur le climat.

 

Une sous-estimation généralisée et problématique des émissions

Nous constatons que les perceptions concernant les empreintes carbone relatives sont faussées. Près des deux tiers des personnes interrogées font preuve d’un biais optimiste, tandis qu’environ un tiers présente un biais pessimiste. En d’autres termes, deux personnes sur trois sous-estiment leur empreinte carbone par rapport à celle des autres. En moyenne, les retours comparatifs n’ont pas d’effet significatif sur les comportements visant à réduire les émissions.

Cependant, cette moyenne masque des différences importantes selon que les personnes sont trop optimistes ou trop pessimistes quant à leur empreinte carbone relative, et selon que les informations qu’elles reçoivent sont meilleures ou pires que prévu.

Lorsque le retour d’information apporte des données positives, il renforce les efforts d’atténuation. C’est le cas chez les faibles émetteurs qui apprennent que leur empreinte carbone est inférieure à la moyenne, l’effet se concentrant chez ceux qui ont l’empreinte carbone la plus faible. Un schéma de renforcement similaire se dessine chez les répondants ayant un biais pessimiste qui découvrent qu’ils ont surestimé leurs émissions relatives. L’effet est le plus fort chez les faibles émetteurs ayant un biais pessimiste, car le retour d’information fournit deux signaux positifs alignés.

En revanche, lorsque le retour d’information véhicule des informations négatives, il n’affecte pas les efforts d’atténuation. Au contraire, les estimations suggèrent la possibilité d’une réaction contre-productive.

 

Principales conclusions et contributions

Premièrement, nous ne constatons aucun effet moyen des retours comparatifs sur les mesures d’atténuation. Cela contraste avec des contextes tels que la consommation d’électricité des ménages, où les retours comparatifs indiquent également des économies potentielles. Dans notre contexte, les mesures d’atténuation impliquent un sacrifice personnel sans retour financier direct, ce qui peut expliquer pourquoi nos résultats diffèrent de ceux des études précédentes.

Deuxièmement, notre étude souligne l’importance des croyances individuelles. Bien que les croyances n’aient attiré l’attention que récemment en tant que source d’hétérogénéité dans le comportement économique, elles sont essentielles pour comprendre comment les individus traitent l’information, en l’occurrence le retour d’information comparatif. Ignorer l’hétérogénéité des croyances peut masquer des effets significatifs qui restent cachés derrière des effets de traitement.

Troisièmement, nous apportons une contribution à la littérature sur la correction des croyances. Des études dans lesquelles le retour d'information porte sur des domaines liés à l'ego, tels que l'intelligence et la beauté (7), montrent que les informations positives conduisent à une révision des croyances, tandis que les informations négatives ont tendance à être ignorées. Nos résultats reflètent ce schéma : les personnes réagissent aux retours d'information positifs concernant leur empreinte carbone relative, mais ne réagissent pas aux informations négatives. À notre connaissance, il s'agit de la première preuve d'une telle asymétrie dans l'atténuation du changement climatique.

Enfin, nous apportons notre contribution aux recherches sur les perceptions erronées liées au climat. Des travaux antérieurs montrent que les gens sous-estiment la prise de conscience des autres face aux enjeux du changement climatique (8), leur soutien aux politiques publiques (9) et leurs efforts d’atténuation (10). Nous mettons en évidence un biais complémentaire : les individus sous-estiment systématiquement leurs propres émissions de carbone.

 

Quelles sont les implications et les solutions pour la mise en œuvre des politiques climatiques ?

Nos résultats ont plusieurs implications pour la conception de politiques d'atténuation qui s'appuient sur des interventions axées sur les normes sociales.

Le retour d'information comparatif semble particulièrement efficace lorsqu'il s'adresse à des personnes qui s'engagent déjà dans des efforts d'atténuation, car il renforce leur comportement. En revanche, il est peu probable qu'il motive – et pourrait même décourager – celles dont les émissions sont relativement élevées. Pour ces personnes, d'autres approches telles que la reconnaissance publique (11) pourraient s'avérer plus efficaces.

De plus, l'efficacité du retour d'information comparatif peut être renforcée lorsqu'il est associé à des normes injonctives, comme montré dans des contextes d'économies d'énergie (12).
 

 

Références

(1) https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S009506962500097X

(2) https://www.pnas.org/doi/10.1073/pnas.2426768122

(3) https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0047272711000478

(4) https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/aer.101.3.318

https://direct.mit.edu/rest/article-abstract/95/1/64/58053/Using-Nonpecuniary-Strategies-to-Influence

(5) https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0095069625000087

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0305750X26000586

(6) https://climate.ec.europa.eu/eu-action/carbon-markets/eu-emissions-trading-system-eu-ets_en

(7) https://www.aeaweb.org/articles?id=10.1257/aer.20180728

(8) https://www.nature.com/articles/nclimate1743

(9) https://www.nature.com/articles/s41467-022-32412-y

(10) https://www.nature.com/articles/s41558-024-01925-3

(11) https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0095069614000072

(12) https://www.jstor.org/stable/40064634

 

 Photo by Etienne Girardet via Unsplash