À la rencontre de Lionel Martellini, directeur de l'EDHEC Quantum Institute, qui crée des ponts entre la physique et la finance
Aligner ses qualifications et lister ses publications ne suffirait pas à percer le mystère de qui est vraiment Lionel Martellini. Professeur de finance, docteur en astrophysique, fondateur et directeur de l’EDHEC Quantum Institute, il a passé une vie à poursuivre des rêves d’enfance orientés vers la physique tout en poursuivant d’ambitieux projets en finance. Guidé par Nietzsche, Einstein et un héritage intellectuel reçu de ses parents, il est aujourd’hui la synthèse de plusieurs mondes qu’il a su faire siens avec humilité et passion.
Avant de vouvoyer les étoiles (respect oblige), Lionel Martellini a commencé par être bercé de poésie. « J’ai une grande fidélité envers la mémoire de mes parents », confie-t-il. « Des gens exceptionnellement bienveillants et intelligents, qui, même s’ils avaient tous les deux quitté l’école très jeunes, ont toujours accordé une très grande importance aux choses de l’esprit, en particulier la poésie et la science. » Et pas n’importe quelle poésie : celle d’Aragon, ou plutôt les poèmes de ce dernier mis en musique par Jean Ferrat (le choix de la mère) et Léo Ferré (celui du père).
Très tôt, Lionel a été marqué par l’émotion que ces textes provoquaient chez son père, un paysan dont la stature robuste et imposante cachait mal une immense finesse intellectuelle. « Cela a ancré en moi une sorte de hiérarchie de valeurs : les choses matérielles importaient peu, ce qui comptait c’était une forme de noblesse d’esprit, une capacité à apprécier la beauté, qui s’est aussi articulée autour de l’amour que mon père portait aux sciences, à la rigueur scientifique, à la découverte. » Noblesse oblige : ces deux polarités, poésie et science, ont très tôt constitué deux forces d’attraction structurantes.
C’est ainsi que, confronté à son premier test, celui de choisir une destination post-bac, Lionel a longuement hésité entre le chemin de l’hypokhâgne, et celui de la classe préparatoire scientifique. Issu d’une famille économiquement modeste mais où l’on est riche de rêves, il ne pouvait se résoudre à choisir entre une voie qu’il savait peu viable, et une dans laquelle il n’entrevoyait aucun plaisir. D’autant que sa véritable passion, la physique, lui avait laissé un goût plutôt amer : l’enseignement de la matière au lycée se bornait à des calculs insipides, bien loin des promesses de dévoiler les règles de l’univers auxquelles ses lectures d’enfance le conviaient.
Il opte donc pour une troisième voie et s’engage dans une prépa commerciale qui le mène rapidement en école de commerce, à l’ESCP, qu’il intègre en 1987. S’en suivent trois ans d’une vie qu’il qualifie d’agréable mais qui est bien loin de le nourrir intellectuellement. Il se prend tout de même d’intérêt pour la finance, ayant une appétence particulière pour les mathématiques. Ses premiers stages lui permettent surtout de fermer des portes. « Au début des années 1990, faire de la finance c’était pour beaucoup être trader dans une salle de marché, le mythe de Wall Street et de la grande banque américaine », raconte-t-il. « Mon passage chez JP Morgan m’a confirmé que ce n’était pas du tout ma voie : cela manquait terriblement pour moi de sens et de substance. » Au contraire, il rêve de physique, écumant le soir les prospectus des cursus qu’il collectait la journée en arpentant les couloirs des différentes universités parisiennes. En quittant l’ESCP il se fixe donc un défi en forme d’étoile polaire : être le premier étudiant sorti d’une école de commerce à devenir physicien. « Je savais très bien que tout cela n’avait aucun sens », commente-t-il, « mais en même temps, j’avais l’intuition que cela allait me mettre en mouvement et m’amener au bon endroit. »
Le rêve comme moteur mais le sens des responsabilités hérité de ses parents comme garde-fous, Lionel doit trouver un chemin crédible. Il identifie rapidement les mathématiques comme langage commun à la finance et à la physique, un pont qui doit lui permettre de devenir meilleur dans la première tout en se rapprochant de la seconde. C’est ainsi qu’en 1990 il intègre l’ENSAE, une école de mathématiques et de statistiques appliquées à l’économie et la finance. En parallèle, il s’inscrit en licence puis maîtrise de mathématiques pures à l'Université Paris 6, passant de la brochure aux vraies études. Il fait une coupure d’un an et demi, entre 1993 et 1994, durant laquelle il occupe un poste d’ingénieur financier à la Banque de Paris à Montréal ; il y rencontre sa future épouse, qui, cela ne s’invente pas, se destine alors à être astrophysicienne !
Pour sa dernière année à l’ENSAE, il cumule en quelques mois ce que certains mettraient une demi-vie à contempler : la fin de son cursus d’ingénieur en Économie et Statistiques, le fameux Master El Karoui de Probabilités, mais aussi un Master de mécanique céleste et astronomie fondamentale qui avait eu « la faiblesse de l’accepter » comme il l’explique humblement. De faiblesse il n’en était sûrement pas question, Lionel ayant réussi à les convaincre que son bagage en statistiques et son expérience sur les modélisations des problèmes à trois corps à l’occasion d’un stage à l’Observatoire de Nice pourraient leur être utile. Il n’ira pas au bout de ce dernier, en tout cas pas à l’époque, mais il validera bien les deux autres.
Son prochain chapitre, il le décrit comme celui où il a « décidé d’être sérieux » et de commencer une thèse en mathématiques appliquée à la finance. Pour celui qui avait initialement pour projet de « passer sa vie à apprendre des choses et passer sans transition de la vie d’étudiant à celle de retraité », la carrière académique avait en effet de sérieux arguments. Il entame donc en 1995 un doctorat auprès de Nicole El Karoui, une grande dame des mathématiques financières, et fait dans le même temps ses premiers pas à l’EDHEC, en tant qu’Assistant Professor.
C’est un autre rêve, peut-être encore hérité de ses parents, qui vient percuter sa trajectoire deux ans plus tard : en 1997, il répond à l’appel américain et abandonne son doctorat de mathématiques pour un PhD en finance à l’Université de Berkeley. Entre un réveillon de l’an 2000 en compagnie de son épouse en mission d’observation astronomique sous le ciel étoilé de l’Atacama (Chili) et l’excitante vie californienne, cette expérience de trois ans ne pouvait pas mieux se dérouler. À tel point qu’il décide de la prolonger : il soutient sa thèse en 2000 avant d’accepter un poste à l’Université USC à Los Angeles qu’il occupera jusqu’en 2003.
Fidèle à ceux qui l’ont accompagné dans ses premiers pas académiques, il fait son retour en France à l’EDHEC à la rentrée 2003, à l’invitation de Noël Amenc, un autre professeur de finance avec qui il se lance dans la grande aventure de l’EDHEC-Risk Institute : « Nous partagions tous les deux une origine commune, à la fois niçoise et modeste, ainsi que la même ambition, celle de construire un centre de recherche de réputation mondiale avec l’envie d’impacter le monde réel, de sortir des tours d’ivoire que sont trop souvent les centres académiques qui ne voient pas plus loin que leurs campus. » Cette aventure durera plus d’une vingtaine d’années, Lionel prenant la direction du centre de 2015 à 2022, date à laquelle celui-ci est devenu l'EDHEC Climate Institute. Durant cette période, il concentre sa recherche sur les solutions d’investissement : une « finance utile » qui permette aux individus de trouver des solutions à des problèmes concrets (financer la consommation, anticiper sa retraite). Lionel et ses collègues du centre mobilisent ainsi toute la machinerie de la finance (les mathématiques, les statistiques, la théorie financière) pour apporter des réponses académiquement qualifiées à ces besoins sociétaux réels.
Professeur et directeur d’un grand centre de recherche en finance, où est donc passé l’étudiant qui voulait être physicien ? Si les reconnaissances et les multiples publications dans le domaine financier ne mentent pas, sa mère ne s’y trompe pas non plus. Interrogée à l’époque par des amies sur ce que devient le cadet, elle répond sans hésiter « Lionel est poète et astrophysicien ». Perplexe et amusé, son fils la questionne, mais elle n’en démord pas : « Professeur de finance, c’est ce que tu fais. Moi, ce qui m’intéresse c’est ce que tu es ». La vérité, en l’occurrence, sort de la bouche des parents pour celui qui n’a jamais cessé de cheminer et s’employer à « devenir ce qu’il est », selon la formule de Nietzsche.
En 2011, l’EDHEC souhaite accélérer l’expansion de ses activités et de ses partenariats aux États-Unis et Lionel part y jouer les ambassadeurs. Il s’installe pour un an sur le campus de la prestigieuse université de Princeton. « Prestigieuse » ne lui rend pas justice : ses murs ont été les témoins de pans entiers de l’histoire de la physique et elle a vu passer en son sein, à l’Institute for Advanced Study, Albert Einstein, Robert Oppenheimer, John Von Neumann et le grand logicien Kurt Gödel, auteur d’une célèbre solution des équations d’Einstein contenant des courbes temporelles fermées. Lionel suit en auditeur libre deux cours doctoraux : un de relativité générale, et un de cosmologie, délivré par l’un des pères fondateurs de la discipline, Paul Steinhardt. Il décrit ces matinées d’étudiant simplement comme « les plus belles de sa vie ». Il s’y passe en effet quelque chose de l’ordre du mystique, ou peut-être du destin : celui du rêveur qui rencontre enfin son rêve. « C’était absolument extraordinaire sur un plan intellectuel », résume-t-il les yeux encore brillants à la mémoire de cette expérience.
Rentré dans l’hexagone, il lui est impossible d’en rester là. Il prend contact avec une astrophysicienne de l’Observatoire de Nice, où il avait travaillé en tant que stagiaire durant sa première année à l’ENSAE, et lui parle de son idée folle : si, à tout hasard, s’ouvre un projet de recherche où quelqu’un qui connaît beaucoup de probabilités et statistique, et un peu de physique, de relativité et de cosmologie pourrait être utile…Il s’inscrit donc en tant que doctorant en astrophysique à l’Université Côte d’Azur à un moment où la discipline s’apprête à connaître l’une de ses plus grandes avancées. Au bon endroit au bon moment, Lionel participe, avec 2000 autres chercheurs dans le monde, à la toute première détection d’ondes gravitationnelles, officiellement enregistrée le 14 septembre 2015. Qualifier le moment d’historique serait un euphémisme : c’est tout simplement l’ouverture d’une nouvelle ère pour l’astrophysique et la cosmologie, un point de rupture dans notre compréhension des mécanismes profonds de l’Univers.
« C’était vraiment merveilleux », explique-t-il. « J’ai un immense sentiment de gratitude et d’humilité d’avoir été associé à cette découverte. Même si mes travaux portaient sur un sujet exploratoire, il y a eu trois mois durant lesquels nous n’étions que 2000 dans le monde à savoir ce que l’on avait découvert. 2000…et mes parents. » Il finit sa thèse en 2019, après l’avoir réécrite à la demande d’un membre du jury qui la trouvait trop mathématique et pas assez physique.
Comment est-ce qu’on mène une carrière de professeur de finance quand on est en parallèle associé à l’une des plus grandes découvertes de l’histoire de l’astrophysique ? « Je fais une distinction très claire : la finance c’est mon métier, la physique c’est ma passion. J’ai donc développé comme une hygiène de vie autour de ça : 4 jours par semaine à l’EDHEC et le vendredi et les week-ends consacrés à la physique. C’est cet équilibre qui m’a permis d’être heureux et de cultiver ma liberté intellectuelle. » Si les ondes gravitationnelles ont eu moins de répercussions dans la vie de Lionel que dans l’histoire de l’astrophysique, elles n’ont pas été sans impact pour ce dernier : en 2022, il laisse derrière lui la direction de l’EDHEC Risk-Institute au moment où celui-ci se repositionne sur la finance climatique et profite de cette transition pour prendre un congé sabbatique d’un an au MIT (Massachussetts Institute of Technology).
Au contact de physiciens extraordinaires, tels que Seth Llyod au MIT ou Jacob Barandes à Harvard, il s’immerge totalement dans la mécanique quantique et le problème du temps dans l’infiniment petit, assouvissant là aussi un rêve vieux de près de 40 ans. Avec plusieurs copublications à son actif, il passe désormais ses vendredis à ausculter non plus les ondes gravitationnelles mais le temps quantique.
Mais là où ses premières explorations en physique n’étaient qu’un « hobby » comme il le dit, le quantique a réussi l’exploit de réunir les Lionel du vendredi et des autres jours de la semaine : il est depuis novembre 2025 à la tête du tout nouvel EDHEC Quantum Institute, qu’il a fondé pour aider les organisations et la société dans son ensemble à appréhender les transformations apportées par la deuxième révolution quantique. « C’est ma synthèse », analyse-t-il. « Je suis finalement en train de devenir qui je suis, c’est-à-dire quelqu’un qui a passé sa vie à essayer de comprendre et d’améliorer le fonctionnement l’industrie financière et s’est beaucoup intéressé à la physique fondamentale pour aujourd’hui construire un pont entre les deux. »
Il voit ce nouvel institut comme un héritage qu’il laisse à une institution qui lui a beaucoup apporté et au sein de laquelle il a le sentiment d’avoir vécu des aventures extraordinaires. Un dernier chapitre pour celui qui en a encore bien d’autres à écrire. « Finalement, ce que je suis, c'est probablement quelqu'un qui n'est pas complètement un physicien, mais qui s'intéresse suffisamment profondément à la physique pour réfléchir à ce qu’elle nous dit d'utile à la fois sur le monde réel et pour la société. Je connais toujours beaucoup moins bien la physique que je ne connais la finance, mais c’est une aventure que je prends très au sérieux. » Un peu physicien mais pas encore poète, il reste donc encore un peu de chemin avant de devenir complètement ce qu’il est.
Sélection de publications
Finance
- Efficient Decumulation Investing and Applications to a New Generation of Fully Amortizing Retirement Solutions — Journal of Portfolio Management, 2025.
- Back to The Funding Ratio! Addressing the Duration Puzzle and Retirement Income Risk of Defined Contribution Pension Plans — Journal of Banking and Finance, 2024.
- Improving Interest Rate Risk Hedging Strategies Through Regularization — Financial Analysts Journal, 2022.
- A Reinterpretation of the Optimal Demand for Risky Assets in Fund Separation Theorems — Management Science, 2018.
- A Model-Free Measure of Aggregate Idiosyncratic Volatility and the Prediction of Market Returns — Journal of Financial and Quantitative Analysis, 2014.
- Improved Estimates of Higher-Order Comoments and Implications for Portfolio Selection — Review of Financial Studies, 2010.
Physique
- Quantum Arrival Times in Free Fall — Journal of Physics: Conference Series, 2025.
- Time-of-Arrival Distributions for Continuous Quantum Systems and Application to Quantum Backflow — Physical Review A, 2024.
- Quantum Delay in the Time-of-Arrival of Free-Falling Atoms — Physical Review A, 2024.
- Efficiency of the Cross-Correlation Statistic for Gravitational Wave Stochastic Background Signals with non-Gaussian Noise and Heterogeneous Detector Sensitivities — Physical Review D, 2015.
Dates clés
Depuis 2025 : Directeur, EDHEC Quantum Institute
Depuis 2025 : Directeur de la recherche, CFA Institute Research Foundation
Depuis 2006 : Professeur, EDHEC Business School
2022-2023 : Professeur invité, Massachusetts Institute of Technology (États-Unis)
2015-2022 : Directeur, EDHEC-Risk Institute
2016-2017 : Co-récipiendaire (collaboration internationale LIGO/Virgo) — Special Breakthrough Prize in Fundamental Physics (2016), Gruber Cosmology Prize (2016) et Princess of the Asturias Award for Technical and Scientific Research (2017)
2013-2019 : Doctorat (PhD) en astrophysique relativiste, Université Côte d’Azur (France)
2011-2012 : Professeur invité, Princeton University (États-Unis)
2003-2006 : Professeur associé, EDHEC Business School
2000-2003 : Professeur assistant, University of Southern California, Marshall School of Business (États-Unis)
1997-2000 : Doctorat (PhD) en finance, University of California at Berkeley, Haas School of Business
1995-1997 : Professeur assistant, EDHEC Business School
1994-1995 : Master Probabilités et applications (« Master El Karoui »), Sorbonne Université (UPMC)
1993-1994 : Ingénieur financier, Banque Nationale de Paris, Montréal (Québec)
1992-1994 : Master Mathématiques, parcours de mathématiques pures, Sorbonne Université (UPMC)
1990-1992 : Licence Mathématiques, Sorbonne Université (UPMC)
1990-1995 : Diplôme d’ingénieur (ENSAE Paris), économie & statistiques – filière finance, ENSAE Paris
1987-1990 : Master Management (filière comptabilité financière), ESCP Business School
1985-1987 : Classe préparatoire aux grandes écoles, Lycée Masséna, Nice
Pour en savoir plus sur Lionel Martellini
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