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À la rencontre de Camille Pradies, une professeure qui embrasse les paradoxes pour décrypter la complexité du monde

Camille Pradies , Professor

Situations inconfortables, polarités irréconciliables, injonctions contradictoires, Camille Pradies, Professeure à l'EDHEC, a fait des paradoxes et de l’ambivalence un territoire de recherche, un objet d’enseignement et une grille de lecture d’un monde toujours plus complexe.

Temps de lecture :
15 Mai 2026
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Lorsqu’en 2023 Camille Pradies publie « With Head and Heart. How emotions shape paradox navigation in veterinary work » dans le prestigieux Academy of Management Journal, c’est l’aboutissement d’un travail entamé quatorze ans plus tôt. 

On est en 2008 et, après avoir bouclé son MBA et consacré deux années à l’industrie agroalimentaire allemande, Camille décroche une place dans le programme de PhD qu’elle visait, celui du Boston College. « Ils étaient très réputés pour la méthode qualitative et pour les questions autour de l’identité et du sens du travail, en particulier Michael G. Pratt, que j’ai eu la chance d’avoir comme directeur de thèse », explique-t-elle. Elle y découvre le concept d’ambivalence, qu’elle décrit aujourd’hui comme la coexistence d’évaluations positives et négatives, parfois conflictuelles, envers un même objet.

 

« J’avais lu un article sur le besoin de repenser la résistance au changement dans les entreprises à travers l’ambivalence : comment les personnes qui semblaient résister étaient peut-être simplement ambivalentes face à une situation qui combine opportunités et défis », raconte-t-elle. « Et cette idée de sortir de la dichotomie adopteurs/résistants me plaisait beaucoup, au point de vouloir creuser le sujet avec mon projet de recherche. » 

C’est ainsi qu’elle met un premier pied dans le milieu vétérinaire et commence l’étude approfondie d’une clinique qu’elle suivra pendant plus d’une décennie. « Je parle aujourd’hui plutôt de paradoxes, soit deux éléments opposés et reliés qui persistent dans le temps », précise-t-elle. Face aux clients les plus modestes, incapables de supporter le coût des soins, comment le vétérinaire gère-t-il des éléments a priori contradictoires : d’un côté, l’impératif business de la gestion de son entreprise ; de l’autre, l’impératif moral de sauver un animal, avec tout ce que cela comporte d’émotionnel ?

 

Pour celle qui se décrit comme profondément ambivalente elle-même, ce microscope sur les tensions éthiques dans l’entreprise devient très vite un fil rouge de recherche. Sa thèse, soutenue en 2014, a d’ailleurs traité des impacts d’un changement réglementaire sur les questions d’identité des vétérinaires français, ou comment cette population de professionnels a dû se réinventer face à la financiarisation programmée de leur métier au moment de la transcription de la directive européenne sur les services.

 

En parallèle de ces premiers travaux, elle se rend dès 2010 à la conférence EGOS (European Group for Organizational Studies), qui propose pour la première fois un programme sur les paradoxes. Le déclic est immédiat : elle rejoint une communauté à l’époque en pleine construction, qui réunit des chercheurs passionnés par ce thème émergent. Au fil des années, elle endossera tour à tour le rôle d’éditrice de la newsletter de la communauté et de co-organisatrice de plusieurs groupes de recherche. 

« Wendy Smith, de l’université du Delaware, et Marianne Lewis, de l’université de Cincinnati, ont fait un énorme travail pour construire une communauté autour des paradoxes à un moment où le sujet était plus que marginal », explique-t-elle. « De cette émulation collective sont nées beaucoup de belles idées : au moment du Covid, par exemple, nous avons été une cinquantaine à nous mobiliser pour produire une série d’articles avec l’idée que la théorie des paradoxes pouvait aider les gens face à cette situation inédite. »

 

Ces dernières années, les paradoxes sont d’ailleurs devenus extrêmement populaires. Alors qu’on ne comptait qu’une poignée d’articles en 2010 dans les revues de recherche renommées en management, le sujet en a généré une centaine en 2025. « C’est un thème très porteur parce qu’on peut l’appliquer à n’importe quel contexte », avance-t-elle. « C’est une manière de révéler puis d’analyser les tensions et la complexité dans un système. Mais aussi une façon de penser et de repenser de nombreuses réalités. Quand on commence à en voir, on en voit très vite partout !»

 

Camille rejoint l’EDHEC en 2014, d’abord en tant qu'Assistant Professor en management, puis en tant que Professeure associée et enfin comme Professeure depuis décembre 2025. Au sein de cours qu’elle a créés de toutes pièces, Paradoxical Thinking en Executive Education et Managing Complexity en Bachelor notamment, elle pousse les étudiants à dépasser la logique problème-solution pour apprendre à décrypter et gérer la zone grise des paradoxes.

 

Elle fait partie des premiers chercheurs à avoir développé des outils et des exercices pour enseigner cette théorie et l’appliquer au leadership de manière pratique et interactive. « Avec mes étudiants en Bachelor, je pars de sujets traités dans la presse qui prêtent à débat comme le travail-passion, l’IA générative au travail, les nomades digitaux, ou la Gen-Z au travail, et je leur demande de permettre à leurs camarades de comprendre les paradoxes aux cœurs de ces sujets. Ils deviennent responsables de l’apprentissage de leur classe, ce qui les oblige non seulement à identifier et comprendre les paradoxes, mais aussi à trouver les moyens pour que leurs camarades les ressentent et les appréhendent », raconte-t-elle. « Ils inventent des formats très créatifs comme des jeux de rôle, des Cluedo, des Jeopardy, des débats… ce qui, en retour, nourrit ma recherche sur la manière d’enseigner les paradoxes. Ce sont des situations par essence inconfortables pour l’individu comme pour le collectif. Mais le jeu permet de développer un état d’esprit qui embrasse ces contradictions, les mettre au jour sans chercher à les résoudre. »

 

Au-delà des vétérinaires et de l’enseignement des paradoxes, Camille a aussi exploré ces dimensions dans l’industrie du café, la gestion des eaux et forêts britanniques ou l’entrepreneuriat social, auquel elle s’intéresse dans le cadre d’une bourse européenne. « Je regarde comment les individus et les groupes gèrent les contradictions liées à leurs rôles sur un plan cognitif et émotionnel », résume-t-elle. 

 

Un intérêt cultivé depuis plus de 15 ans qui lui a aussi beaucoup apporté sur un plan personnel : « Réfléchir aux paradoxes pousse à prendre du recul face à des éléments qui sont présentés comme des polarités : enseignement-recherche, vie privée-vie professionnelle… Les paradoxes sont un threshold concept - un concept seuil : une fois qu’on l’a appris, on ne peut plus le désapprendre. C’est une façon de voir le monde qui irrigue tout ce que vous faites et invite à considérer les tensions avec plus de distance et de nuance. »

Dates clés

Depuis 2025 : Professeure, EDHEC Business School (France)

2021-2025 : Professeure associée, EDHEC Business School (France)

2014-2021 : Assistant Professor, EDHEC Business School (France)

2014 : PhD in Management and Organizations, Boston College (États-Unis)

2011 : Master of Science in Organization Studies, Boston College (États-Unis)

2006-2008 : Brand Manager, Bongrain Deutschland GmbH (Allemagne)

2006 : Master of Business Administration (MBA), ESSEC (France)

2006 : Diplomkauffrau, Mannheim University (Allemagne)

2006 : Maîtrise d’Anglais, Université Toulouse II (France)

Pour en savoir plus sur Camille Pradies et ses recherches

Copyright portrait - Cyril Fussien