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L'art du leadership : la rhétorique de Mark Carney à l'œuvre

Peter Daly , Professor of Management/Leadership

Dans cet article, Peter Daly, professeur à l'EDHEC, analyse, d'un point de vue rhétorique, le discours prononcé par Mark Carney à Davos en janvier 2026.

Temps de lecture :
27 Mar 2026
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L'un des talents d'un grand dirigeant réside dans sa capacité à émouvoir son auditoire par un discours inspirant. Lorsque Mark Carney, Premier ministre du Canada, est monté sur scène à Davos le 20 janvier 2026, son discours (1) regorgeait de figures de style. Dans son discours, il a présenté la situation mondiale actuelle comme une ère de rivalité entre grandes puissances ; il a décrit cette ère comme la fin de l'ordre international fondé sur des règles ; et il a appelé les puissances intermédiaires à agir de concert. Mark Carney emploie un mélange de réflexion philosophique et de stratégie géopolitique qui est intellectuellement sérieux, ancré dans une perspective morale et structuré de manière rigoureuse, grâce à une rhétorique sophistiquée.

 

Dans cet article, Peter Daly, professeur de gestion et de leadership à l'EDHEC Business School, présente 10 figures de style tirées du discours de Carney que vous pouvez utiliser lors de votre prochain argumentaire ou discours (2).

1) Le tricolon (règle de trois)

Il s'agit d'une technique consistant à regrouper des idées par trois afin de faciliter leur mémorisation. On trouve souvent des tricolons dans la publicité pour mettre en avant trois qualités d'un produit ou d'un service.

La structure en triade apporte du rythme et une force rhétorique :

  • « Un pays qui ne peut pas se nourrir (1), s'approvisionner en énergie (2) ni se défendre (3) n'a guère d'options. »
  • « Un monde fait de forteresses sera plus pauvre (1), plus fragile (2) et moins durable (3) ».
  • « Ils souscriront des assurances (1), multiplieront les options (2), afin de reconstruire leur souveraineté (3) ».
  • « Mais nous croyons que, à partir de cette fracture, nous pouvons construire quelque chose de plus grand (1), de meilleur (2) et de plus fort (3). »

 

2) Antithèse

Du grec antitheton, « opposition », l'antithèse consiste à juxtaposer deux idées contrastées. En créant des contrastes marqués, l'orateur met en évidence les enjeux et renforce son message, comme illustré ci-dessous :

  • « Ce n’est pas de la souveraineté. C’est l’exercice de la souveraineté tout en acceptant la subordination. »
  • « Les puissants ont leur pouvoir. Nous aussi, nous avons quelque chose. »
  • « Nous sommes en pleine rupture, pas en pleine transition. »

 

3) Question rhétorique

Une question rhétorique est une question posée dans un but rhétorique et dramatique, visant à provoquer plutôt qu'à obtenir une réponse. Ce procédé structure votre discours et guide le public tout au long de votre argumentation. Il suscite également l'attention du public en l'incitant à réfléchir à la question.

  • « Alors, quelles sont nos options ? »
  • « Que signifie pour les puissances moyennes de vivre la vérité ? »
  • « Comment le système communiste a-t-il réussi à se maintenir ? »

 

4) Allusion classique

Il s'agit ici de faire référence à des œuvres historiques ou littéraires pour mettre en perspective des enjeux contemporains. Carney y parvient en invoquant l'aphorisme de Thucydide sur les puissants et les faibles (3), ancrant ainsi son argumentation dans le réalisme géopolitique antique et soulignant que les tensions actuelles s'inscrivent dans des schémas durables de la politique de puissance :

  • « Les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles doivent endurer ce qu’ils doivent. »

Il fait également référence à l'essai de Václav Havel (dissident et dernier président de la Tchécoslovaquie) intitulé Le pouvoir des sans-pouvoir (4), qui confère une autorité morale et philosophique à son argumentation sur le fait de « vivre dans le mensonge ». Il s'agit là d'une analogie très forte entre la Tchécoslovaquie communiste et notre époque contemporaine.

 

5) Métaphore élargie

Une métaphore est une figure de style qui compare deux choses différentes en affirmant que l’une est l’autre, mettant ainsi en évidence leurs similitudes à des fins d’emphase ou de symbolisme. Une métaphore prolongée consiste à maintenir une seule et même métaphore tout au long du discours. Cela rejoint la citation tirée de l’essai de Havel, qui raconte l’histoire de commerçants qui affichaient dans leurs vitrines des slogans marxistes auxquels ils ne croyaient pas. Cette métaphore de « l’affiche dans la vitrine » occupe une place centrale tout au long du discours :

  • « Nous avons donc mis l'affiche dans la vitrine. »
  • « Il est temps que les entreprises et les pays retirent leurs affiches. »
  • « Nous retirons l'affiche de la vitrine. »

Ce signe incarne une croyance performative en un ordre fondé sur des règles qui tend à s'effriter. Cette métaphore structure l'ensemble du discours et lui confère une cohérence émotionnelle, créant ainsi un lien fort avec le communisme, la coercition et la Guerre froide.

 

Carney utilise également la métaphore des « forteresses » comme image visuelle pour illustrer la fragmentation géopolitique. L'image de la forteresse traduit de manière frappante l'isolationnisme et le repli sur soi.

  • « Un monde fait de forteresses sera plus pauvre, plus fragile et moins durable »
  • « … chacun construisant ses propres forteresses »
  • « Les pays qui ont le plus à perdre dans un monde fait de forteresses et le plus à gagner d’une véritable coopération. »

 

En effet, la métaphore la plus percutante utilisée par Carney est celle du « restaurant » : elle a été reprise et diffusée par les médias internationaux (5) :

  • « Si nous ne sommes pas à table, c’est que nous sommes au menu. »

 

La métaphore est un outil rhétorique puissant, car elle permet d'exprimer des idées abstraites ou complexes en termes concrets, offrant ainsi au public une meilleure compréhension d'un sujet complexe.

 

6) L'anaphore (répétition au début des propositions)

Cela consiste à répéter le mot ou l'expression au début des phrases suivantes pour renforcer l'impact. Cette répétition donne du rythme à votre discours et permet de bien faire passer les idées clés.

  • « Nous avons rejoint ses institutions. Nous avons salué ses principes. Nous avons tiré profit de sa prévisibilité. »
  • « Cela signifie appeler les choses par leur nom…»
  • « Cela signifie agir en cohérence avec nos convictions…»
  • « Cela signifie construire ce en quoi nous prétendons croire…»
  • « Nous avons des capitaux. Nous avons du talent. »

 

7) Parallélisme

Il s'agit ici de structurer votre discours en utilisant des formes grammaticales parallèles (groupes nominaux, groupes verbaux, etc.) afin d'améliorer la clarté et de renforcer l'impact. Ici, par exemple, la structure souligne l'idée que les outils économiques sont utilisés comme des armes :

  • « Les droits de douane comme moyen de pression, les infrastructures financières comme moyen de coercition, les chaînes d'approvisionnement comme points faibles à exploiter. »

 

Les verbes parallèles peuvent également servir à créer une dynamique menant à une conclusion majeure de votre discours.

  • « Cesser de faire semblant, appeler les choses par leur nom, renforcer nos capacités chez nous et agir ensemble. »

 

8) Langage inclusif (pronoms collectifs – « nous » / « vous » au lieu de « je »)

Carney utilise le « nous » pour créer un lien entre l'orateur et son public, afin de renforcer le sentiment de responsabilité commune et de solidarité. Le discours recourt systématiquement au « nous », même lorsqu'il s'agit de décrire la stratégie nationale :

  • « C'est chez nous que nous forgeons cette force. »
  • « Nous ne comptons plus uniquement sur la force de nos valeurs… »

 

Carney utilise le « vous » pluriel pour inciter son public à agir, à réagir et à prendre position :

  • « On ne peut pas vivre dans l'illusion d'un bénéfice mutuel grâce à l'intégration. »
  • « Lorsque les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger vous-même. »


9) Cadrage moral

Carney présente les choix politiques sous un angle éthique. En présentant la stratégie géopolitique comme un choix moral entre la vérité et l'aveuglement, il renforce la portée émotionnelle et éthique de son discours. Voici quelques exemples tirés de ses formules percutantes :

  • « Cela signifie nommer la réalité. »
  • « Vivre dans le mensonge. »
  • « Être honnête face au monde tel qu’il est. »

 

10) Point culminant

La structure rythmique d'un discours implique une intensification progressive qui culmine en un appel à l'action. Carney utilise cet effet de crescendo pour donner de l'élan au discours et lui assurer une conclusion percutante.

  • « La capacité de cesser de faire semblant, d’appeler les choses par leur nom, de renforcer nos atouts chez nous et d’agir ensemble. »

 

Bien que j’aie distingué ces dix figures de style à des fins d’illustration, les bons rédacteurs de discours et les bons orateurs en utilisent souvent trois ou quatre dans une même phrase ou expression. Si l’on examine la phrase : «Si nous ne sommes pas à table, nous sommes au menu.», on constate que ce point d’ancrage rhétorique, une phrase mémorable et citable, un aphorisme, utilise la métaphore, un langage inclusif («nous») pour créer un sentiment de responsabilité partagée, et un parallélisme grammatical via un pronom et une locution prépositionnelle (utilisation de «nous» et de «à table», «au menu»).

 

 

Le discours de Carney est d'une grande finesse rhétorique, et il utilise en effet de nombreux autres procédés rhétoriques subtils tels que l'antimétabole, l'asyndète, le polyptoton, l'hyperbole, la rime, l'anadiplose, la simplification, l'indication, etc. Certes, on ne vous demande pas de maîtriser tous les procédés rhétoriques à votre disposition, mais la maîtrise des 10 procédés décrits ci-dessus vous permettra déjà de prononcer un discours, de faire une présentation ou un argumentaire très convaincant, persuasif et stimulant. Je vous suggère de commencer dès votre prochaine présentation et d’y intégrer deux ou trois de ces techniques afin de renforcer votre crédibilité, de présenter des arguments raisonnés et de susciter l’émotion de votre public.

 

J'espère que cette brève analyse vous aidera à perfectionner vos compétences en matière de prise de parole en public afin de mieux faire passer vos idées. Comme c'est souvent le cas, le mieux est de se lancer et de se mettre au travail !

 

 

Références

(1) Accédez au discours de Mark Carney sur https://www.youtube.com/watch?v=btqHDhO4h10

(2) Pour plus d'informations sur la manière de structurer un argumentaire tant sur le plan linguistique que rhétorique, voir :

- Daly, P., & Davy, D. (2016). Crafting the investor pitch using insights from rhetoric and linguistics. In The Ins and Outs of Business and Professional Discourse Research: Reflections on Interacting with the Workplace (pp. 182-203). London: Palgrave Macmillan UK - https://www.researchgate.net/publication/304983643_Crafting_the_Investor_Pitch_Using_Insights_from_Rhetoric_and_Linguistics

- Daly, P., & Davy, D. (2016). Structural, linguistic and rhetorical features of the entrepreneurial pitch: Lessons from Dragons’ Den. Journal of Management Development, 35(1), 120-132 - https://www.emerald.com/jmd/article-abstract/35/1/120/242775/Structural-linguistic-and-rhetorical-features-of?redirectedFrom=fulltext

(3) Thucydides (c. 460–400 B.C.E.) was an Athenian historian and general who wrote History of the Peloponnesian War, earning recognition as the father of scientific history and political realism for his evidence-based, analytical approach to historical events.

(4) Havel, V. (2009). The Power of the Powerless (Routledge Revivals): Citizens against the state in Central-Eastern Europe. UK Routledge. Accessible from: 
https://www.nonviolent-conflict.org/wp-content/uploads/1979/01/the-power-of-the-powerless.pdf

(5) Matina  Stevis-Gridneff, and Ian Austen (20 January 2026). Canada Flexes on Global Stage With an Eye to Its Own Survival. New York Times: https://www.nytimes.com/2026/01/20/world/canada/carney-speech-davos-trump.html

 

 

Photo par Evangeline Shaw via Unsplash