Camille Angué (ECI) : « Notre indépendance, notre exigence académique, et notre compréhension des attentes des investisseurs sont une force face aux enjeux climatiques »
Dans cette interview, Camille Angué, Directrice de l'EDHEC Climate Institute (ECI), revient, à l'occasion de l'EDHEC Climate Research Conference 2026 (23 juin, Londres), sur les dernières avancées de l'institut et initiatives associées et détaille les ambitions des prochains mois.
À l'occasion de la London Climate Action Week 2026, nous avons pris le temps d’échanger avec Camille Angué, Directrice de l’EDHEC Climate Institute (ECI). Cet institut organise le 23 juin prochain une grande conférence scientifique à l'interface entre finance et recherche sur le climat, qui réunira plus de 300 participants - investisseurs, dirigeants, chercheurs, décideurs, régulateurs, journalistes…
Pour elle, le changement climatique impose avant tout un changement de regard : ce n'est plus un risque lointain et progressif, mais une réalité contemporaine marquée par une volatilité accrue, des chocs économiques liés au climat et la multiplication d'événements extrêmes. La Directrice d'ECI nous explique pourquoi et comment l'EDHEC Business School est singulièrement positionnée pour rassembler, convaincre et mobiliser les acteurs privés et publics confrontés à cette nouvelle réalité.
- Découvrir le programme complet de l'EDHEC Climate Research Conference 2026
- En savoir plus sur l'EDHEC Climate Institute
Selon vous, quelque chose a profondément changé dans la façon d'appréhender les risques climatiques ces dernières années ?
Camille Angué : Oui, en effet. Les modèles météorologiques qui fondaient nos référentiels pendant des décennies sont aujourd'hui remis en question. Ce qui change vraiment, c'est la notion de matérialité du risque climatique : on ne se demande plus seulement si le climat change, mais où, comment, et à quel prix. On passe des modèles physiques du climat à l’évaluation des risques financiers et à leur intégration dans le prix des actifs (1), un champ de recherche connu sous le nom de climate asset pricing.
La grille de lecture s'est également profondément transformée. Le changement climatique n'est plus perçu comme un risque lointain, cantonné aux horizons 2050 ou 2100. Ces scénarios de long terme ont souvent peiné à convaincre, précisément parce qu'ils semblaient abstraits et éloignés des horizons de décision. Les travaux récents (2) mettent au contraire en évidence des non-linéarités, des seuils de vulnérabilité (les fameux tipping points) et la possibilité de chocs physiques majeurs à court terme. Le risque climatique apparaît désormais comme un risque macroéconomique immédiat (3). Les nouveaux scénarios de court terme du NGFS l'illustrent (4) : dans le scénario « Disasters and Policy Stagnation », qui combine multiplication des événements extrêmes et inertie des politiques climatiques, la France pourrait subir une perte de PIB de plus de 7 % dès 2026.
Pourquoi cette prise de conscience arrive-t-elle maintenant, et pas avant ?
Camille Angué : Il y a d'abord une prise de conscience qui se généralise, et ce malgré un retour de bâton idéologique réel dans certaines sphères et certaines régions du monde. Ce qui a tout changé, ce sont les risques physiques qui s'invitent d'eux-mêmes dans le débat : la multiplication des événements dits « exceptionnels » fait que ce caractère exceptionnel évolue chaque année, malheureusement, vers une forme de banalisation – banalisation qui n’en est pas moins perturbante pour tout un chacun. Ce n'est plus une projection, c'est une réalité visible.
Pourquoi pas avant ? Parce que le risque climatique reste encore largement sous-pricé par les marchés (5). Son influence sur les valorisations demeure limitée au regard des risques documentés par la science, ce qui accroît la probabilité de corrections soudaines à mesure que ces risques se matérialisent ou sont mieux pris en compte. L'une des missions de l'EDHEC Climate Institute est précisément de réduire cet écart entre connaissance scientifique et valorisation financière.
La conférence que vous organisez le 23 juin à Londres s'inscrit précisément dans ce moment charnière ?
Camille Angué : La London Climate Action Week est un moment privilégié pour relier les avancées de la recherche climatique à leurs implications financières concrètes. Elle rassemble des décideurs publics, des institutions financières, des investisseurs, des assureurs, des régulateurs et des acteurs clés des secteurs infrastructures, immobilier et énergie.
L’accélération du changement climatique oblige désormais les investisseurs à repenser leurs outils d'analyse et de décision. La finance ne réagit pas à des augmentations de température ou à des millimètres de précipitations ; elle réagit à des impacts sur les valorisations, le coût du capital, le risque de crédit ou la Climate Value-at-Risk. À l'EDHEC Climate Institute, notre objectif est donc de traduire l'information climatique dans le langage des marchés financiers (6), à travers des métriques, des ratings et des modèles permettant d'évaluer la destruction potentielle de valeur et la résilience des actifs. C'est ce langage commun qui permet ensuite d'orienter efficacement l'allocation du capital.
Mais mesurer le risque ne constitue qu'une première étape. L'enjeu est ensuite de construire le business case de l'adaptation. Autrement dit, démontrer de manière rigoureuse que l’adaptation n’est pas une dépense mais un investissement : elle réduit les dommages futurs, protège le patrimoine et les infrastructures, et crée de la valeur pour l’ensemble de la société. Ces enjeux seront au cœur de nos discussions à Londres.
Ce qui distingue l'EDHEC Climate Institute, c'est sa capacité à tenir toute la chaîne, de la recherche fondamentale aux solutions concrètes. Comment y parvenez-vous ?
Camille Angué : L’EDHEC Climate Institute s'intéresse aux principaux défis auxquels sont confrontés les décideurs aujourd'hui : comprendre comment le changement climatique se matérialise dans l'économie, mesurer ses conséquences financières et identifier les stratégies d'adaptation les plus efficaces. Ces enjeux structurent les grands piliers de notre recherche.
Le premier pilier est notre approche asset-based du risque physique (7). Les investisseurs et les banques doivent comprendre comment les aléas climatiques affectent les actifs qu'ils financent ou détiennent. Nous développons donc des fonctions de dommage qui relient un événement physique - inondation, sécheresse, tempête ou vague de chaleur - à ses conséquences économiques et financières sur des actifs spécifiques, en particulier les infrastructures, une classe d'actifs fortement exposée aux risques climatiques mais encore caractérisée par un déficit important de données et de métriques adaptées.
Le deuxième pilier concerne les scénarios climatiques (8). Les scénarios du NGFS ont constitué une avancée importante, mais ils restent souvent trop agrégés pour une analyse financière fine des secteurs, des territoires ou des portefeuilles. Ils reposent également sur des trajectoires relativement optimistes, avec un réchauffement d'environ +2,9°C à la fin du siècle dans le scénario de politiques actuelles. Nous avons donc développé notre propre set de scénarios plus granulaires, probabilisés et davantage centrés sur les risques physiques susceptibles de se matérialiser à des horizons pertinents pour les investisseurs.
Le troisième pilier repose la capacité à mesurer comment les chocs climatiques se diffusent dans l'économie réelle et d'en quantifier les effets sur la production, la valeur ajoutée ou la valeur des actifs à une échelle territoriale fine. Nous avons produit pour cela des outils très ambitieux, comme ClirMap, un outil économétrique spatial très avancé, et déjà utilisé par certaines régulateurs. L'enjeu est double : mieux anticiper les risques de destruction de valeur et identifier les poches de résilience. Dans un contexte de repricing progressif du risque climatique, cette capacité à distinguer les actifs les plus vulnérables des plus robustes constitue un avantage stratégique majeur pour l'allocation du capital.
Concrètement, où en sont aujourd'hui les investisseurs, les fonds d’investissement, les gestionnaires d’assets ?
Camille Angué : Les investisseurs ont largement dépassé le stade de la sensibilisation. La question n'est plus de savoir si le risque climatique existe, mais comment le mesurer et l'intégrer dans les décisions d'investissement.
Pour l'instant, l'approche reste essentiellement défensive. Les asset owners - fonds de pension, assureurs, fonds souverains - demandent avant tout aux gestionnaires d'actifs de protéger les portefeuilles contre les risques de destruction de valeur. C'est une logique parfaitement cohérente avec leur obligation fiduciaire.
Mais nous sommes à un moment charnière. Les acteurs les plus avancés commencent à comprendre que le climat n'est pas seulement un risque à gérer ; c'est aussi un facteur de différenciation dans l'allocation du capital. La capacité à identifier les actifs, les secteurs et les territoires les plus résilients pourrait devenir une source d'avantage compétitif majeure. À mesure que les risques climatiques seront intégrés dans les valorisations, la capacité à distinguer les actifs les plus vulnérables des plus résilients deviendra un déterminant essentiel de la résilience – et de la performance de long terme.
Dans trois ans, comment voyez-vous le positionnement d’EDHEC Climate Institute dans l’écosystème européen et mondial ?
Camille Angué : Notre ambition est de continuer à repousser la frontière des connaissances sur la matérialité financière du changement climatique tout en élargissant l'éventail des solutions que nous développons. Notre indépendance constitue à cet égard un atout majeur : elle nous permet de construire une crédibilité scientifique durable sur un sujet devenu central pour l'ensemble du système financier.
Pour l'EDHEC Climate Institute, la logique reste celle d'une recherche appliquée à fort impact. Cela passe par une diffusion large de nos travaux - publications académiques, rapports sectoriels, interventions auprès des décideurs - mais aussi par la mise à disposition d'outils ouverts. Depuis le début de l'année, notre modèle macroéconométrique spatial CLIRMAP est accessible publiquement, tout comme plusieurs de nos ressources dédiées aux risques climatiques.
Lorsque certains de nos travaux atteignent une maturité scientifique suffisante et répondent à un besoin clairement identifié du marché, nous les faisons passer à l'échelle à travers nos ventures. Leur ambition est tout aussi forte : faire émerger de nouveaux standards de marché fondés sur la recherche académique. Scientific Climate Ratings, an EDHEC Venture a ainsi vocation à devenir la référence européenne de la notation du risque climatique, tandis que Scientific Portfolio, an EDHEC Venture met les outils les plus avancés de la recherche climatique au service des décisions d'investissement. L'objectif est toujours le même : faire en sorte que la recherche ne s'arrête pas à la publication, mais qu'elle améliore concrètement les décisions financières.
On sent dans cette ambition une approche résolument optimiste, qui met la recherche et son application stratégique au cœur de l’action ?
Camille Angué : Oui, mais cet optimisme n'a rien d'incantatoire. Il repose sur des cadres scientifiques rigoureux et sur des partenariats conçus pour produire des résultats concrets.
Nous travaillons par exemple avec l'ONG Waves of Change (9) selon une logique de Project Clinics. L'idée est simple : réunir autour d'une même table collectivités, banques, investisseurs et chercheurs afin de construire le business case de projets d'adaptation précis. Lorsqu'elle est pensée à cette échelle, l'adaptation cesse d'être un concept abstrait pour devenir un projet finançable et mesurable.
La même logique guide notre collaboration avec la Banque européenne d'investissement. Les Adaptation Days organisés à l'EDHEC en 2025 ont illustré le rôle stratégique des banques multilatérales dans le financement de l'adaptation (10). Leur mandat public et leur capacité d'entraînement leur permettent de mobiliser collectivités, banques locales, investisseurs et porteurs de projets autour de solutions concrètes, capables de changer d'échelle.
Notre conviction profonde est que les avancées les plus importantes naissent à l'intersection des disciplines et des institutions. L'EDHEC Climate Institute s’efforce de construire cette position singulière, en faisant le lien entre recherche académique, innovation financière et action concrète.
Références
(3) https://climateinstitute.edhec.edu/news/climate-risk-financial-markets-quantitative-framework
(6) https://www.thebanker.com/content/8540a433-c1b7-4f56-95ca-4f3d840f6f62
(8) https://climateinstitute.edhec.edu/publications/how-assign-probabilities-climate-scenarios
(9) https://www.edhec.edu/fr/news/interview-waves-of-change-alumni-edhec-climate-institute
(10) https://climateinstitute.edhec.edu/events/ec-eib-adaptation-days-2025