Le réveil brutal de l'Europe face aux incendies : pourquoi le risque climatique n'est pas le même partout
Dans cet article, des chercheurs de Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture) reviennent sur le sujet spécifique et particulièrement sensible de l'accélération des incendies de forêt en Europe. Ils présentent un outil innovant – une carte interactive en ligne (1) qui affiche diverses évaluations climatiques – destiné à aider les opérateurs, les décideurs et les investisseurs.
Les incendies de forêt ne sont plus des « incidents locaux ». Ils constituent désormais des risques physiques et financiers systémiques. Au cours de l'été 2025, l'Europe a connu sa saison d'incendies la plus destructrice (2) depuis le début des enregistrements du Système européen d'information sur les incendies de forêt (EFFIS) (3) en 2006.
Les implications pour les investisseurs et les opérateurs sont claires : vous ne pouvez pas gérer ce que vous ne mesurez qu'« en moyenne ». Les décideurs ont besoin d'outils à haute résolution qui permettent d'évaluer les risques au niveau des actifs, des corridors et des sites, et non au niveau des pays. Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture) propose des outils, notamment une innovante carte interactive en ligne (1) qui affiche diverses évaluations climatiques, y compris les risques d'incendie de forêt, présentées ici et récemment détaillées dans un long article (en anglais) (4).
Une saison « pyrocène », mais avec des impacts très inégaux
Début septembre 2025, près d'un million d'hectares avaient brûlé en Europe dans plus de 1 923 incendies, soit plus de quatre fois la superficie signalée à la même période l'année précédente. La Grèce, la Turquie, l'Espagne et le Portugal ont dû faire face à des évacuations, à des dommages aux infrastructures et à une augmentation des coûts économiques. Au-delà de ces chiffres marquants, cette saison a mis en évidence un angle mort persistant dans les débats sur les risques climatiques : les dangers sont inégalement répartis dans l'espace, mais les décisions en matière de tarification, d'assurance, de dépenses d'investissement et de maintenance sont prises au niveau des actifs.
Ces inégalités se creusent dans ce que beaucoup appellent désormais une « nouvelle ère des incendies », due non seulement à des conditions climatiques plus chaudes et plus sèches, mais aussi aux incendies d'origine humaine, à la prolifération de la végétation, au changement d'affectation des sols et aux combustibles fossiles. Le risque d'incendie n'est donc pas seulement un signal climatique ; il dépend de la manière dont nous construisons, exploitons et gérons les terres.
L'Europe du Sud en est un exemple frappant. La Grèce et la Turquie ont enregistré des valeurs extrêmement élevées de l'indice météorologique des incendies (FWI), un indicateur largement utilisé qui combine la température, l'humidité, la vitesse du vent et les précipitations pour quantifier le risque. En Grèce, les températures ont atteint 42,4 °C, tandis que des vents violents ont compliqué les efforts de confinement ; à la mi-août, environ 45 000 hectares avaient brûlé, selon l'Observatoire national d'Athènes.
La science de l'attribution renforce ce signal : le changement climatique induit par l'homme a rendu les conditions propices aux incendies en Grèce et en Turquie environ dix fois plus probables (5). Le changement climatique prolonge les saisons des incendies, augmente la sécheresse des combustibles et amplifie la propagation des incendies, compromettant ainsi le rôle des forêts en tant que puits de carbone. Mais cela ne signifie pas que le risque augmente de manière uniforme partout. Il se concentre, se déplace et peut se propager à travers des réseaux critiques (routes, lignes électriques, réseaux d'approvisionnement en eau) d'une manière que les moyennes nationales ne peuvent tout simplement pas représenter.
Des images satellites à la prise de décision : des indicateurs utiles
La surveillance des incendies de forêt s'appuie désormais sur des données riches et de plus en plus proches du temps réel. L'un des indicateurs clés est la puissance radiative du feu (FRP) : plus la FRP est élevée, plus les émissions estimées sont importantes, car elle reflète la chaleur dégagée par le feu et le taux de consommation de combustible.
Dans la pratique, les décideurs combinent l'indice FWI utilisé pour prévoir le risque météorologique d'incendie (comme mentionné ci-dessus), les services Copernicus tels que le Système européen d'information sur les incendies de forêt (EFFIS) (3), qui suivent les incendies dans l'UE et les pays voisins, et les plateformes satellitaires qui suivent le lieu où les incendies se déclarent, leur propagation et leur intensité.
Ces outils sont essentiels, mais ils ne répondent pas entièrement à la question qui préoccupe le plus les investisseurs et les opérateurs : non seulement « où se trouve le danger ? », mais aussi « quelle est l'exposition financière de cet actif spécifique, à quel horizon ? »
C'est cette lacune que comble la méthodologie de Scientific Climate Ratings, qui traduit les signaux de risque physique à haute résolution en indicateurs comparables au niveau des actifs, conçus pour faciliter les décisions financières et infrastructurelles. Pour aller dans ce sens, les chercheurs de cette initiative de l'EDHEC ont rassemblé leurs dernières conclusions dans un outil en ligne accessible aux professionnels et aux citoyens : https://scientificratings.com/map/.
Pourquoi la « haute résolution » change ce que l'on peut dire sur les risques
C'est là que la leçon « moyenne mondiale vs informations locales » devient exploitable pour les décideurs politiques. L'économie climatique et l'analyse des risques d'incendies de forêt évoluent vers des détails spatiaux beaucoup plus fins, grâce à des données climatiques quotidiennes (parfois horaires) à des résolutions pouvant atteindre 100 m x 100 m, ce qui nécessite souvent des calculs informatiques très performants pour traiter des ensembles de données de l'ordre du téraoctet.
Comme l'a déclaré Rémy Estran-Fraioli, PDG de Scientific Climate Ratings, dans une récente interview accordée à EDHEC Vox : « Il ne suffit plus de dire que « les aéroports sont vulnérables » ou que « les ports sont menacés » : les spécificités dépendent de l'actif concerné, de son emplacement et des conditions auxquelles il est confronté. C'est pourquoi une analyse scientifique au niveau des actifs est essentielle pour prendre des décisions éclairées. »
L'avantage n'est pas négligeable : l'agrégation ascendante peut fournir des estimations plus précises et plus réalistes que les approches précédentes, tout en produisant des informations utiles pour les politiques, les entreprises et les investissements. Même au niveau macroéconomique, le passage des moyennes nationales aux régions infranationales peut augmenter les estimations agrégées des dommages, car il permet enfin de prendre en compte l'hétérogénéité au sein d'un même pays. En bref, la résolution n'est pas un simple « plus » : elle change la donne en matière de risque.
Transformer le risque d'incendie de forêt en notation au niveau des actifs
Scientific Climate Ratings applique directement cette logique au risque d'incendie de forêt en évaluant l'exposition à l'horizon 2035 et 2050 et en estimant les dommages potentiels pour chaque actif individuel. L'approche est axée sur la prise de décision : elle relie les informations sur les risques aux variables financières au niveau des actifs (telles que la valeur des actifs) et utilise des données telles que les données mensuelles sur les zones brûlées et les projections FWI dans les climats futurs pour établir des cartes de probabilité.
Cette méthodologie exploite des données haute résolution (7), telles que les enregistrements mensuels mondiaux des zones brûlées de la NASA (2001-2024) et les limites détaillées des actifs, afin de créer des évaluations des risques précises et localisées. Elle traite également la géométrie comme un élément matériel : plutôt que d'utiliser des zones tampons génériques, elle s'appuie sur les limites détaillées des actifs, ce qui fait souvent la différence entre une sous-estimation de l'exposition et une estimation correcte de son ampleur.
Un exemple est révélateur : pour l'usine SJC Bioenergia Sugar & Ethanol au Brésil, dont la valeur physique exposée au risque s'élève à 121 millions de dollars, une approche basée sur le rayon sous-estime la valeur exposée au risque d'incendie de forêt de 8 millions de dollars par rapport aux estimations basées sur les limites, qui s'élèvent à 129 millions de dollars. Une différence relativement faible en pourcentage, mais une sous-estimation de sept chiffres en valeur absolue pour un seul actif. Afin de garantir la lisibilité et la comparabilité des résultats, ceux-ci sont traduits : les Climate Exposure Ratings (CER) classent les actifs de A (risque le plus faible) à G (risque le plus élevé).
Par exemple, l'autoroute à péage Astur-Leonesa (AP-66) en Espagne est classée F, ce qui signifie qu'elle est très exposée aux incendies de forêt, et ce pour un corridor de transport essentiel. Sa perturbation aurait des répercussions en cascade sur les réseaux de transport et l'économie en général, bien au-delà des coûts de réparation de l'actif lui-même, ce qui rend ces notations d'infrastructure particulièrement précieuses pour les investisseurs, les opérateurs, les autorités publiques et les utilisateurs.
La saison 2025 en Europe nous rappelle que les risques physiques sont des risques opérationnels, et donc des risques financiers. Concrètement, il faut passer des discours généraux à des décisions au niveau des actifs : donner la priorité à la gestion du combustible et de la végétation autour des sites critiques, tester la continuité des plans en cas de perturbations de l'approvisionnement en électricité et en eau dues aux incendies, intégrer l'exposition aux incendies de forêt dans les choix d'investissement (renforcement, redondance, accès) et aligner les assurances, la maintenance et les interventions d'urgence sur des évaluations prospectives de l'exposition.
À mesure que le risque d'incendie s'accélère et se propage, l'avantage concurrentiel ne provient pas seulement d'une meilleure prévision, mais aussi d'une meilleure géolocalisation. La résilience nécessite des outils précis et scientifiques, tels que ceux proposés par Scientific Climate Ratings, afin de transformer les risques systémiques en stratégies concrètes et spécifiques aux actifs. En effet, la résilience se construit dans les détails, et non dans les moyennes mondiales.
Références
(1) On-demand ratings map, full report and data - see https://scientificratings.com/map/
(2) Europe's Wildfires Have Burned the Most Land in Nearly 20 Years. Bloomberg, August 2025 - https://www.bloomberg.com/news/articles/2025-08-19/europe-s-wildfires-have-burned-the-most-land-in-nearly-20-years
(3) See European Forest Fire Information System (EFFIS) - https://forest-fire.emergency.copernicus.eu/
(4) Europe’s “Pyrocene Era”: Assessing Wildfire Risk in a Changing Climate. Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture), Sept. 2025 - https://scientificratings.com/2025/09/15/europes-pyrocene-era-assessing-wildfire-risk-in-a-changing-climate/
(5) Weather conditions leading to deadly wildfires in Türkiye, Cyprus and Greece made 10 times more likely due to climate change. World Weather Attribution, August 2025 - https://www.worldweatherattribution.org/weather-conditions-leading-to-deadly-wildfires-in-turkiye-cyprus-and-greece-made-10-times-more-likely-due-to-climate-change/
(6) Rémy Estran-Fraioli - Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture): “Après des mois de travail, ce lancement marque une ambition claire : apporter des analyses et solutions concrètes aux secteurs de la finance et de l'assurance". EDHEC Vox, Juin 2025 - https://www.edhec.edu/fr/recherche-et-faculte/edhec-vox/remy-estran-fraioli-scientific-climate-ratings-edhec-venture-apres-mois-travail-lancement-agence-notation-climat-ambition-solutions-finance-assurance
(7) From global average to local insights: Harnessing high-resolution data for climate risk assessment and resilience to physical shocks. EDHEC Climate Institute, March 2025 - https://climateinstitute.edhec.edu/news/global-average-local-insights-harnessing-high-resolution-data-climate-risk-assessment-and
Voir aussi Before They Materialise: Global Physical Risk Hotspots - Grounding EDHEC-CLIRMAP in Narratives and Literature. EDHEC Climate Institute, Dec. 2025 - https://climateinstitute.edhec.edu/news/they-materialise-global-physical-risk-hotspots-grounding-edhec-clirmap-narratives-and
Photo par Marek Piwnicki via Unsplash