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Une décennie après Paris : confiance mal placée, confiance trahie — et la lutte pour la regagner

Frédéric Ducoulombier , EDHEC Climate Institute Programme Director, Climate Regulation and Policies

Dans cet article, Frédéric Ducoulombier, directeur du programme « Climate Regulation and Policies » de l'EDHEC Climate Institute, prend comme point de départ le 10e anniversaire de l'Accord de Paris : pour lui, cette dernière décennie est une histoire de confiance, « placée dans la transparence, mise à mal par des résultats insuffisants ». Il propose également des pistes pour la restaurer...

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15 Déc 2025
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Il y a dix ans, à Paris, des pays du monde entier ont convenu de limiter le réchauffement climatique en réduisant les émissions et de renforcer la résilience face au changement climatique. L'Accord de Paris (UNFCCC, 2015) reposait sur un système d'engagements et d'examens, et non sur une allocation coercitive : chaque pays devait définir des « contributions déterminées au niveau national » reflétant « l'ambition la plus élevée possible » compte tenu de sa situation nationale ; un cadre de « transparence renforcée » devait garantir la responsabilité politique des actions entreprises ; et la pression des pairs et la coopération devaient permettre de relever le niveau d'ambition tous les cinq ans.

 

Une décennie plus tard, le tableau est paradoxal. La croissance des émissions a ralenti, mais n'a pas atteint son pic, et les engagements restent insuffisants pour atteindre les objectifs de température fixés par l'accord (1). Les investissements dans l'atténuation et l'adaptation sont loin d'être suffisants (2) et le soutien financier et technique apporté aux pays en développement s'est révélé à plusieurs reprises inadéquat (3). Le soutien du public en faveur d'une action climatique plus forte est quasi universel (4), mais la dynamique politique en matière de climat s'affaiblit voire s'inverse.

 

Cette période peut donc se lire comme une histoire de confiance : comment elle a été placée dans la transparence, comment elle a été mise à rude épreuve par des résultats insuffisants, et ce qu'il faudrait faire pour la restaurer.

 

Une confiance "mal placée"

Paris a permis de sortir de l'impasse entre les pays développés, qui exigeaient un accord universel et contraignant, et les pays en développement, qui s'opposaient à des objectifs imposés de l'extérieur qu'ils jugeaient injustes ou craignaient de ne pas pouvoir respecter. La transparence est devenue le pivot de ce compromis visant à instaurer la confiance, mais l'accord ne pouvait tenir que si les pays adoptaient des mesures crédibles, durables et cohérentes avec leurs engagements, et s'ils les mettaient en œuvre.

 

Dans ce contexte, Mark Carney, alors président du Conseil de stabilité financière, s'est révélé influent. S'exprimant en tant que banquier central, il a invité à recadrer le changement climatique comme un risque financier et a diagnostiqué une « tragédie de l'horizon » (5) : un décalage entre les échelles de temps climatiques et les horizons commerciaux et politiques qui façonnent les décisions. Sa solution reposait sur la transparence : des informations claires, cohérentes et comparables sur les risques climatiques entraîneraient une réévaluation plus précoce des prix et une réallocation des capitaux, allégeant ainsi les contraintes pesant sur les politiques contraignantes. Briser la tragédie de l'horizon. Cette logique a été rapidement institutionnalisée grâce à l'extension des cadres de divulgation des informations climatiques. Pourtant, dix ans plus tard, le décalage est flagrant. Au lieu d'une boucle de rétroaction positive, la transparence a trop souvent alimenté un circuit fermé de reporting, avec peu de réévaluation des prix et peu d'actions politiques.

 

Une confiance trahie

Carney n'a jamais prétendu que la divulgation seule résoudrait le problème. Il a clairement indiqué que l'information ne pouvait catalyser le changement que si la réponse politique était crédible. Mais les gouvernements se sont largement limités à légiférer sur la divulgation, en se concentrant d'abord sur les acteurs financiers plutôt que sur l'économie réelle. La divulgation a été présentée comme faisant partie d'un ensemble plus large de mesures de transition auxquelles les acteurs économiques étaient invités à faire confiance, mais les mesures contraignantes qui auraient pu lui donner toute sa portée n'ont pas suivi. 

 

Cette rupture de confiance a rompu la boucle de rétroaction prévue entre la réévaluation des prix du marché et le resserrement des politiques. Sans réforme prudentielle, sans contraintes contraignantes pour l'économie réelle et sans feuille de route crédible, la divulgation d'informations peut influencer les marchés à la marge, mais ne permettra pas de réorienter les investissements à l'échelle de l'accord de Paris.

Mais remplacer l'action par la transparence a également créé un risque politique. En l'absence de résultats visibles dans l'économie "réelle", la divulgation a facilement été qualifiée d'excès réglementaire ; et comme la politique n'avait pas encore produit de groupes de transition clairs, le statu quo l'a emporté. Alors que les investisseurs commençaient à intégrer le risque climatique et que la pression en faveur de la divulgation s'intensifiait, les acteurs historiques liés aux énergies fossiles ont mobilisé des fonds pour financer des campagnes et des actions de lobbying, orchestré des campagnes publiques et utilisé des menaces de poursuites judiciaires pour retarder et affaiblir les règles de divulgation, puis ont tiré parti de ces victoires pour élargir le recul au-delà de la divulgation.

Ainsi, la confiance a été rompue sur trois fronts. Entre les parties de l'accord de Paris, la transparence ayant révélé des écarts entre les ambitions, les engagements et les résultats. Entre les gouvernements et les acteurs économiques qui ont pris des risques de transition ou encouru des coûts de mise en conformité en se fondant sur des règles qui ont ensuite été retardées, édulcorées ou annulées. Entre les gouvernements et les citoyens à qui l'on avait promis une protection contre les dommages prévisibles.

 

Une confiance suspendue

Paradoxalement, la transparence est remise en question au moment même où le secteur financier est mieux équipé pour l'utiliser, rendant le mécanisme de réévaluation de Carney plus plausible que jamais sur le plan opérationnel. Les tests de résistance climatique et l'analyse de scénarios ont mûri, permettant aux institutions et aux superviseurs d'évaluer la résilience aux chocs et d'étudier l'impact des différentes voies de transition sur les prix des actifs.

Surtout, les scénarios probabilistes élaborés par l'EDHEC Climate Institute permettent désormais d'évaluer les risques plutôt que de se contenter de les décrire (6). Cependant, les données sur lesquelles ils s'appuient, qu'il s'agisse des informations divulguées par les entreprises ou des observations terrestres, deviennent de plus en plus incertaines.

 

Préserver l'infrastructure informationnelle est nécessaire, mais pas suffisant. Si la finance doit servir de catalyseur de la transition, la politique doit être le vecteur de la réaction : les cadres prudentiels doivent récompenser l'intégration des risques climatiques et le financement de la transition, et les gouvernements doivent envoyer des signaux durables à l'économie réelle par le biais de la réglementation, de la fiscalité et des dépenses publiques. C'est également cette mise en œuvre qui permettra de restaurer la confiance, tant auprès des acteurs économiques qui ont été pris au dépourvu qu'entre les parties de l'accord de Paris, pour lesquelles la transparence ne permet de soutenir l'ambition que si elle s'accompagne d'actions concrètes.

 

Les politiques nécessaires ne pourront être mises en œuvre sans rétablir la confiance des citoyens dans les institutions publiques. Face à une complexité croissante et à un rythme effréné, les gouvernements modernes ont largement convergé vers un système combinant une administration spécialisée s'appuyant sur l'expertise et la gestion de l'opinion publique, visant à stabiliser le consentement ou à garantir la conformité au nom de la nécessité.

La confiance s'érode lorsque les institutions sont perçues comme peu fiables, insensibles aux contraintes vécues, insuffisamment transparentes ou injustes dans la répartition des coûts et des avantages (7). Cette érosion a alimenté une double contestation : dans les urnes, la mobilisation fondée sur la méfiance a donné du pouvoir aux mouvements hostiles à l'action climatique (8) ; devant les tribunaux, les parties concernées ont cherché à contraindre les États à remplir leur devoir de protection contre les dommages prévisibles (9). 

 

La confiance ne sera pas rétablie par une transparence accrue ou une meilleure communication : les appels à la nécessité sont épuisés et sont désormais perçus comme un substitut à l'autorisation. Les mesures nécessaires pour combler le fossé entre les engagements et la science sont conflictuelles et distributives : elles remodèlent la vie des citoyens en tant que producteurs et consommateurs. Pour rétablir la confiance, il faudra régénérer les institutions : élargir la base d'information, mettre en évidence les compromis et renforcer la consultation et la délibération afin d'autoriser les choix avant leur mise en œuvre (10). 

 

Sans cette "autorisation civique", il n'y aura pas de politique cohérente et stable, et donc pas d'horizon pour une action durable à l'échelle et au rythme prévus par les objectifs de Paris.

 

Références

(1) Emissions Gap Report 2025 (UNEP, 2025) – https://wedocs.unep.org/handle/20.500.11822/48854

(2) Global Landscape of Climate Finance 2025 (Climate Policy Initiative, 2025) – https://www.climatepolicyinitiative.org/wp-content/uploads/2000/06/compressed_Global-Landscape-of-Climate-Finance-2025.pdf

(3) Adaptation Gap Report 2025 (UNEP, 2025) – https://wedocs.unep.org/handle/20.500.11822/48798

(4) Globally representative evidence on the actual and perceived support for climate action (Andre et al., Nature Climate Change, 2024) – https://doi.org/10.1038/s41558-024-01925-3

(5) Climate change and financial stability (Mark Carney, Bank of England, 2015) – https://www.bankofengland.co.uk/speech/2015/breaking-the-tragedy-of-the-horizon-climate-change-and-financial-stability

(6) How to Assign Probabilities to Climate Scenarios (Rebonato et al., EDHEC Business School, 2025) – https://climateinstitute.edhec.edu/publications/how-assign-probabilities-climate-scenarios (peer reviewed paper forthcoming)

How Does Climate Risk Affect Global Equity Valuations? A Novel Approach (Rebonato et al., 2024) – https://climateinstitute.edhec.edu/publications/how-does-climate-risk-affect-global-equity-valuations-novel-approach

Rebonato, R., Kainth, D. & Melin, L. The Impact of Physical Climate Risk on the Valuation of Global Equity Assets. Environ Resource Econ 88, 857–894 (2025). https://doi.org/10.1007/s10640-024-00953-z

(7) OECD Survey on Drivers of Trust in Public Institutions – 2024 Results (OECD, 2024) – https://doi.org/10.1787/9a20554b-en

(8) Right-wing populism and the climate change agenda: Exploring the linkages (Lockwood, Environmental Politics, 2018) – https://doi.org/10.1080/09644016.2018.1458411

(9) Advisory Opinion of 23 July 2025 – Obligations of States in respect of Climate Change (International Court of Justice, 2025) – ENG: https://www.icj-cij.org/sites/default/files/case-related/187/187-20250723-adv-01-00-en.pdf - FR: https://www.icj-cij.org/sites/default/files/case-related/187/187-20250723-adv-01-00-fr.pdf

(10) The public and its problems (Dewey, 1927) – https://www.gutenberg.org/ebooks/71000

 

Photo by Elena Mozhvilo via Unsplash