La permaculture : une réponse à la fois subtile, puissante et radicale à la crise écologique mondiale ?
Dans cet article s'appuyant sur des travaux antérieurs (1), Ricardo Azambuja (Professeur associé à l'EDHEC) et ses coauteurs* examinent comment des imaginaires alternatifs – tels que la permaculture – peuvent constituer de puissants moteurs de changement face au changement climatique.
L'état de la planète et l'impact de l'activité humaine – c'est-à-dire le changement climatique d'origine anthropique – ont mis en évidence les limites de la relation entre l'homme et la nature à l'ère industrielle, suscitant ainsi d'autres façons (2) d'envisager cette relation. En ce sens, les imaginaires sociaux jouent un rôle central dans l'élaboration de réponses innovantes aux crises écologiques, mais la diversité des dispositifs écologiques et socio-économiques locaux exige des discours environnementaux capables de s'adapter à cette diversité.
Les imaginaires alternatifs, tels que ceux associés à la permaculture (3), proposent des approches localisées et expérimentales en matière de mode de vie durable, mais ils risquent également de reproduire des idéologies existantes ou d’être récupérés par les acteurs dominants. Étant donné que ces imaginaires peuvent donner lieu à des actions concrètes et avoir des répercussions dans le monde réel, nous devons examiner attentivement leur impact potentiel sur la manière dont nous abordons les enjeux environnementaux.
Les imaginaires et les politiques qui en découlent autour de la permaculture
Dans nos recherches (1), nous identifions trois imaginaires distincts, qui peuvent coexister mais qui ont des implications politiques très différentes :
- La permaculture en tant que conception technique : la nature est organisée à travers des systèmes intelligents et adaptés au contexte local. Les frontières entre les espèces sont délibérément conçues comme des interfaces poreuses favorisant les échanges et la coopération.
- La permaculture en tant que philosophie holistique : l’accent est mis sur la prise de conscience de Gaïa/la Terre dans son ensemble. Les frontières sont considérées comme des espaces à transcender, mettant l’accent sur l’interdépendance entre les humains et la nature, ce qui présuppose une harmonie idéalisée ou déjà acquise qui intègre les individus, les sociétés et l’environnement dans un tout homogène.
- La permaculture en tant que mouvement intersectionnel : l’accent est mis sur le fait que les relations écologiques ne peuvent être dissociées de la classe sociale, du genre, de la race, des inégalités et du pouvoir. Ici, les frontières sont remises en question afin de révéler qui est protégé, exclu ou privilégié.
Les êtres humains ne sont pas "en dehors" des écosystèmes
La permaculture remet en question l'organisation traditionnelle de l'agriculture en repensant la séparation supposée entre la société humaine et la nature. Au lieu de se demander « Comment l'homme peut-il contrôler la nature de manière durable ? », la permaculture pose une question qui s'apparente davantage à : « Comment l'homme peut-il s'organiser en tant qu'acteur à part entière d'une communauté plus large d'êtres vivants ? ».
Cela s'applique tout particulièrement à l'Anthropocène dans lequel nous vivons. Si les humains sont devenus une force planétaire, alors laisser la nature à elle-même n'est plus une stratégie écologique suffisante (4). Le défi consiste désormais à apprendre à intervenir sans considérer tout le reste comme une simple ressource.
On observe ici un paradoxe fascinant : la permaculture est profondément anthropique, dans la mesure où elle conçoit délibérément des écosystèmes anthropocentriques ; pourtant, elle s’efforce de décentrer l’humain au sein des agrosystèmes qu’elle élabore. L’ambition de la permaculture n’est donc pas d’éliminer l’influence humaine, mais plutôt de transformer la nature de cette influence.
La permaculture, un laboratoire pour des avenirs alternatifs
La permaculture peut s’avérer précieuse même lorsque des projets individuels échouent. En effet, comme elle s’inscrit dans le cadre de petites communautés locales et expérimentales, elle génère une sorte d’« archive » d’avenirs possibles : différentes façons de cultiver des aliments, d’organiser les communautés, de politiser les relations écosociales, d’entretenir des relations avec d’autres espèces et de répartir les ressources.
Au lieu de proposer une grande révolution écologique, la permaculture donne lieu à de nombreuses expériences locales à petite échelle, d’où peuvent émerger des alternatives techniques, sociales et politiques.
Néanmoins, ce sont précisément les imaginaires de la permaculture qui la rendent à la fois puissante et vulnérable. En effet, ces imaginaires peuvent être détournés : le langage écologique « holistique », par exemple, peut facilement se transformer en image de marque d’un mode de vie ; la durabilité technique peut coexister avec les inégalités existantes ; et même des communautés écologiques prétendument progressistes peuvent reproduire des privilèges liés à la classe sociale, au genre ou à l’origine ethnique.
En fin de compte, la permaculture est moins une recette pour une agriculture durable qu’une expérience visant à redéfinir les limites des communautés écosociales. La question radicale qu’elle soulève n’est pas simplement de savoir comment cultiver des denrées alimentaires de manière durable, mais qui ou quoi peut être considéré comme un acteur légitime dans le monde que nous organisons.
* Anahid Roux-Rosier (Fundação Dom Cabral, Brazil) et Gazi Islam (Grenoble École de Management, France)
Références
(1) Roux-Rosier, A., Azambuja, R., & Islam, G. (2018). Alternative visions: Permaculture as imaginaries of the Anthropocene. Organization, 25(4), 550-572 - https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/1350508418778647
(2) Wright, C., Nyberg, D., De Cock, C., & Whiteman, G. (2013). Future imaginings: organizing in response to climate change. Organization, 20(5), 647-658 - https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/1350508413489821
(3) Permaculture, Wikipedia - https://en.wikipedia.org/wiki/Permaculture
(4) Paul Wapner; The Changing Nature of Nature: Environmental Politics in the Anthropocene. Global Environmental Politics 2014; 14 (4): 36–54 - https://direct.mit.edu/glep/article-abstract/14/4/36/14779/The-Changing-Nature-of-Nature-Environmental