IA et oncologie - Loick Menvielle : « L'Europe se donnera-t-elle les moyens réglementaires, économiques et organisationnels de passer des pilotes au déploiement ? »
Dans cette interview, Loick Menvielle, professeur à l’EDHEC et directeur de la chaire Management in Innovative Health, présente la conférence « IA en Oncologie à l'Horizon 2030 Strategy Lab - Construire des systèmes de soins en cancérologie résilients » qui se déroule le 5 octobre 2026.
Proposé et organisé par la chaire Management in Innovative Health et Unicancer, en collaboration avec Ethik-IA, IRCAD et La Ligue contre le cancer, cet événement se déroule sur le campus parisien de l’EDHEC. Il donnera lieu, début 2027, à la publication d’un livre blanc autour d’une question centrale : comment généraliser l'IA en oncologie en Europe d'ici 2030, de façon sûre et durable ?
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Où en sommes-nous aujourd'hui sur l'intelligence artificielle appliquée à l'oncologie ?
Loick Menvielle : Nous avons dépassé le stade de la démonstration de principe. Les résultats sont désormais tangibles et documentés : détection précoce des lésions, aide à la décision thérapeutique, optimisation des parcours de soins, allègement de la charge administrative qui pèse sur les équipes soignantes… pour ne citer que quelques exemples.
L'IA est présente en oncologie depuis des années et permis de faire migrer la médecine vers une médecine de précision permettant la détection plus précoce de la maladie et donc des interventions moins invasifs. C'est un acquis clinique, pas une promesse, et le standard de soin se déplace avec elle. Toutefois, ce qui manque aujourd’hui dans cette évolution du paysage médical aujourd'hui, c'est l'échelle.
La question n'est donc plus de savoir si ces outils fonctionnent, mais dans quelles conditions ils peuvent être déployés de façon sûre, à grande échelle, et à travers l'ensemble des systèmes de santé européens. Cela suppose de trancher des questions qui ne relèvent plus de la seule performance technique : à quel moment un outil est-il suffisamment mature sur le plan clinique ? Quelles preuves exiger avant de l'intégrer aux protocoles ? Qui réécrit les recommandations de bonne pratique lorsque l'algorithme détecte avant le clinicien ? Comment définir et documenter les responsabilités lorsqu'un algorithme intervient dans une décision médicale ? Ce sont des questions d'organisation des soins autant que d'innovation.
S'y ajoute un paradoxe de l'appropriation : la technologie avance plus vite que la capacité des équipes à s'en saisir, qu'il s'agisse des médecins, des paramédicaux ou des personnels administratifs. Le goulot d'étranglement est humain avant d'être technologique. Enfin, la confiance est une question d'architecture : une supervision humaine explicite des décisions algorithmiques, articulée entre cadre national, AI Act et Espace européen des données de santé (EHDS), conditionne l'adhésion des soignants comme des patients.
Vous coorganisez, le 5 octobre, un événement qui rassemble divers partenaires, d’horizons différents. Qu'est-ce que cela traduit ?
Loick Menvielle : C’est cette diversité qui précisément, à mes yeux, donne à cette journée sa singularité. Nous réunissons, sous l’impulsion de notre Chaire Management in Innovative Health et d’Unicancer, l'IRCAD, Ethik-IA et la Ligue contre le cancer. Autrement dit : le monde académique, les centres de lutte contre le cancer, l'excellence chirurgicale et technologique, la réflexion éthique sur l'intelligence artificielle, et la voix des patients.
Cette diversité n'a rien d'un exercice de style ou d'une opération de communication ; elle découle de la nature même du sujet. On ne peut sérieusement envisager le déploiement de l'IA en cancérologie sans associer ceux qui soignent, ceux qui régulent, ceux qui produisent la technologie et ceux qui en subissent les effets au premier chef. C'est une convergence d'acteurs publics, privés et non lucratifs que l'on rencontre assez rarement réunie autour d'une même table de travail.
Concrètement, comment va se dérouler cette journée ?
Nous avons opté pour un format que nous appelons un Strategy Lab, volontairement plus exigeant qu'une succession de tables rondes. La journée s'articule en trois temps : cartographier d'abord les obstacles au déploiement pour les identifier et les hiérarchiser ; définir ensuite une cible réaliste et exigeante à l'horizon 2030 ; formuler enfin des recommandations concrètes et actionnables.
Les participants travaillent en groupes de travail animés par des experts, en français et en anglais, en confrontant leurs expériences et leurs contraintes respectives, celles d'un centre de cancérologie ne sont pas celles d'un industriel, ni celles d'un chercheur.
C'est précisément de cette confrontation méthodique que naissent des recommandations opérationnelles plutôt que des vœux pieux.
La journée se clôt par une table ronde ouverte au public. Qu’en attendez-vous ?
Loick Menvielle : Elle s'intitule « L'IA face au cancer : l'Europe a-t-elle les moyens de ses ambitions ? ». La question mérite d'être posée sans réponse toute faite : l'IA en oncologie ne manque plus ni de preuves ni de promesses, reste à savoir si l'Europe se donne les moyens réglementaires, économiques et organisationnels de passer des pilotes au déploiement.
Former l'ensemble des professionnels d'ici 2030 : s’interroger sur les modèles financiers, évaluateurs, certificateurs ? Comment éviter une IA à deux vitesses entre équipes pionnières et reste de l'établissement ? Qui finance et financera durablement l'IA à l'hôpital une fois les appels à projets terminés ? La régulation européenne est-elle un avantage compétitif ou un frein face aux acteurs américains et chinois ? Faut-il des modèles européens, ou une supervision européenne de modèles entraînés ailleurs suffit-elle ? L'Europe dispose d'atouts réels, qu'il s'agisse de l'accès souverain aux données, des réseaux d'essais cliniques ou du rayonnement par la formation, mais elle court aussi un risque de dépendance à des modèles entraînés ailleurs.
Ce qui rend cette séance riche, c'est la diversité des regards réunis : Sophie Beaupère (Unicancer) sur la formation et la gouvernance de l'IA dans les centres de lutte contre le cancer, Pauline Choné (ministère de la Santé) sur la mise en œuvre de la stratégie nationale IA et données de santé 2025-2028, David Gruson (Ethik-IA) sur la garantie humaine et la régulation comme levier de compétitivité européenne, et Antonello Forgione (IRCAD) sur l'IA en chirurgie, de la détection précoce à la désescalade du geste. J'y interviendrai moi-même sur la preuve de valeur médico-économique, condition du passage du pilote au déploiement : si les pilotes se financent par l'innovation, le déploiement exige un modèle de financement pérenne, que la stratégie nationale 2025-2028 commence à structurer. Sébastien Marguerès (AI for Health & Artefact Adopt AI) animera cet échange de perspectives volontairement différentes plutôt qu'un panel de consensus. La table ronde, ouverte au-delà des seuls participants du Strategy Lab, sera suivie d'un moment convivial pour prolonger ces échanges.
Vous évoquez la publication d'un livre blanc. Quelle en est l'ambition ?
Loick Menvielle : L'ensemble des travaux issus des groupes - les obstacles identifiés, les priorités dégagées, les recommandations formulées - viendra nourrir un livre blanc dont nous prévoyons la publication au début de l'année 2027. Notre ambition n'est pas de produire un document de plus qui rejoindra les étagères, mais un outil que les centres de cancérologie, les acteurs industriels et les décideurs publics puissent réellement mobiliser dans la construction de leurs feuilles de route d'ici 2030.
Pour ce faire, nous faisons ce que nous savons faire : travailler, rassembler, prendre du recul. C'est un sujet qui le mérite puisqu’il va structurer la cancérologie européenne pour la décennie à venir, et je crois que nous avons collectivement la responsabilité de bien poser les termes du débat avant de nous précipiter vers des solutions.