« Sur les épaules de… » Marc Bloch (1886-1944), par Ludovic Cailluet
Professeur à l’EDHEC, Doyen Associé, Ludovic Cailluet revient sur l’héritage humaniste d’une figure intellectuelle centrale du XXe siècle, cofondateur de l'École des Annales et résistant français exécuté en 1944 : Marc Bloch. Pour cette série « Sur les épaules de… »*, il s’applique cependant à apporter un nouvel éclairage plus intime de l’influence des idées et prises de position de cet historien sur son propre parcours.
*Ce titre, "Sur les épaules de", fait référence à la célèbre émission France Inter de Jean-Claude Ameisen, Sur les épaules de Darwin. Durant 12 années, cet infatigable passeur de savoirs a fait voyager les auditeurs « dans la recherche, la culture, la vie sociale » et nous vous invitons à (re)découvrir les 600 épisodes en podcast. En tout modestie, nous souhaitons apporter notre contribution à cette approche épistémologique, en donnant la parole à nos professeurs pour qu’ils et elles nous racontent pourquoi et comment des grandes figures de la recherche ou du monde économique ont marqué leur parcours.
Dès nos premiers échanges, vous avez souligné la force « pratique et intellectuelle » de Marc Bloch
Oui, la figure de Marc Bloch (1) m’a marqué très tôt, comme étudiant en histoire - "science des hommes dans le temps" - non comme une référence abstraite, mais comme un modèle de pratique intellectuelle et de posture face au monde.
Historien des sociétés en action, attentif aux pratiques ordinaires, aux dispositifs concrets et aux cadres matériels de l’action, il a montré qu’il n’y avait pas d’opposition entre rigueur scientifique et prise de position. Cette filiation éclaire largement mon propre itinéraire de recherche.
Quels ouvrages de cet historien ont été déterminants pour vous ?
D’une part Apologie pour l'histoire ou Métier d'historien (2), qui n’est pas un manuel méthodologique au sens étroit, mais une réflexion exigeante sur ce que signifie observer le monde social avec sérieux. Bloch y défend une attention minutieuse aux traces, aux pratiques effectives, aux mots et aux silences des sources, ainsi qu’un refus constant des reconstructions rétrospectives trop cohérentes. Cette posture — partir des faits, des dispositifs, des pratiques réelles plutôt que des discours légitimants — structure profondément ma manière de travailler sur les pratiques de gestion et de stratégie.
L’Étrange Défaite (3), d’autre part, occupe une place particulière. Ce texte, écrit dans l’urgence, n’est ni un témoignage personnel ni un pamphlet politique. C’est une analyse froide d’un échec collectif, fondée sur l’observation des routines, des procédures, des modes de raisonnement et des dispositifs de commandement. Bloch y montre que la défaite de 1940 n’est pas une fatalité, mais le produit d’organisations incapables de se remettre en question, prisonnières de cadres cognitifs et institutionnels obsolètes. Historien, témoin et acteur, il y applique à l’histoire immédiate les mêmes exigences analytiques que dans ses travaux savants.
Cette articulation, dans ces deux ouvrages mais, bien entendu, dans l’ensemble de son travail, entre lucidité analytique et implication personnelle constitue pour moi un point de référence majeur.
Comment l’approche de Marc Bloch résonne-t-elle dans vos propres travaux de recherche (4) ?
Depuis ma thèse et tout au long de mes recherches, y compris les plus récentes, mon travail s’est inscrit dans la logique évoquée : comprendre comment l’action collective se fabrique concrètement, dans la durée, sous contraintes, et rarement là où les organisations disent qu’elle se décide. Au fil des années, cette orientation s’est prolongée vers de nouveaux objets, sans rupture méthodologique : professionnalisation de la stratégie, usages stratégiques du passé, entreprises familiales et émotions, organisations confrontées à des crises de légitimité...
Dans tous ces travaux, j’ai cherché à analyser les dispositifs, les pratiques et les routines qui rendent l’action possible, mais aussi en creux ceux qui produisent de l’aveuglement ou de l’inertie.
Vous parlez également de chocs géopolitiques successifs durant la décennie 2010 qui ont « confirmé » encore davantage vos convictions de chercheur…
Tout à fait. Les attentats de 2015 en France ont constitué un premier choc. Ils ont rendu impossible toute lecture naïve d’un monde pacifié, gouverné uniquement par l’économie ou la gestion. Le retour brutal de la violence sur le sol européen a rappelé que les organisations, civiles comme militaires, sont confrontées à des formes de conflit, d’asymétrie et de rupture qui ne relèvent pas seulement de la gestion ordinaire.
Pour un chercheur travaillant sur la stratégie et l’action collective, il devenait difficile de maintenir une position strictement académique, comme si ces événements relevaient d’un autre monde que celui que j’étudiais.
L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a constitué un second tournant, plus décisif encore. Elle marque le retour explicite de la guerre interétatique en Europe, la remise en cause des équilibres stratégiques hérités de la fin de la guerre froide et la réaffirmation brutale des enjeux de souveraineté, de puissance et de capacité industrielle et militaire.
Cette guerre met en lumière, de manière concrète, ce que mes recherches n’avaient cessé de montrer sur le temps long : les questions de stratégie, d’organisation, de planification, et de préparation collective ne sont jamais abstraites. Elles engagent directement la capacité des États et des sociétés à faire face à des crises majeures.
… mais ont aussi conduit à un engagement plus personnel ?
Oui, c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre mon engagement dans la réserve opérationnelle de l’armée de terre au sein d’un centre d’études stratégiques. Il ne s’agit ni d’un geste symbolique ni d’une conversion tardive. Il s’agit d’une mise en cohérence. Après avoir consacré l’essentiel de mes travaux (4) à analyser les mécanismes concrets de l’action collective, les relations entre organisations, État et stratégie, et les effets souvent durables des routines et des dispositifs, il m’a semblé difficile de rester dans une position d’observateur extérieur.
Le retour de la guerre en Europe et la centralité retrouvée des enjeux de souveraineté rendent nécessaire une forme de participation raisonnée, proportionnée à mes compétences, et compatible avec mes responsabilités académiques…et mon âge.
Comme chez Bloch, et en toute modestie bien entendu, il n’y a là ni militarisme ni héroïsation. Il s’agit d’une certaine idée du service républicain : accepter que la compréhension des organisations et de la stratégie engage aussi une responsabilité vis-à-vis du collectif. Comprendre l’action, en certaines circonstances, oblige à y prendre part.
Cette posture ne relève pas d’un devoir moral abstrait, mais d’un refus de la neutralité confortable. Elle prolonge, dans un autre registre, ce que mes recherches récentes ont constamment mis en évidence : les pratiques comptent, les dispositifs engagent, et les aveuglements organisationnels se paient cher lorsque les crises surviennent.
Références
(1) Découvrir, entre autres, le site développé par l'Université Panthéon Sorbonne à l'occasion de l'entrée en 2026 de Marc Bloch au Panthéon - https://marcbloch.pantheonsorbonne.fr/
(2) Marc Bloch, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien - 2e édition. Préface de Jacques Le Goff - https://www.dunod.com/histoire-geographie-et-sciences-politiques/apologie-pour-histoire-ou-metier-d-historien-ou-metier-d
(3) Marc Bloch, L'Etrange défaite - https://www.babelio.com/livres/Bloch-Letrange-defaite/748991
(4) Parcourir la page Google Scholar de Ludovic Cailluet - https://scholar.google.com/citations?user=LXLfcM4AAAAJ&hl=fr