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Vivre avec la surveillance numérique en Chine : entre adhésion et malaise

Ariane Ollier-Malaterre , Professor

Dans cet article, Ariane Ollier-Malaterre, Professeure à l'EDHEC, revient sur son dernier livre (1) dans lequel elle explore pourquoi et comment, en Chine, la surveillance peut être approuvée sur le principe et considérée comme nécessaire, tout en suscitant peur, colère ou frustration.

Temps de lecture :
6 Oct 2026
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Caméras à reconnaissance faciale, censure des réseaux sociaux, systèmes de crédit social… Vue d’Europe, la surveillance numérique en Chine a tout d’un univers dystopique. Mais comment est-elle vécue par les citoyens chinois ? Dans son livre Vivre avec la surveillance numérique en Chine (1), Ariane Ollier-Malaterre, Professeure à l’EDHEC, leur donne la parole et révèle une réalité plus ambivalente que ne le suggèrent les représentations occidentales : la surveillance peut être approuvée sur le principe et considérée comme nécessaire, tout en suscitant peur, colère ou frustration.

Comprendre la surveillance du point de vue des citoyens

Les infrastructures et les politiques chinoises de surveillance ont été abondamment étudiées, mais beaucoup moins la manière dont les citoyens concernés leur donnent sens au quotidien. 

Pour écrire Vivre avec la surveillance numérique en Chine (1), Ariane Ollier-Malaterre (EDHEC) a conduit un travail de terrain incluant un journal d’observations et 58 entretiens semi-directifs à Pékin, Shanghai et Chengdu (2). La chercheuse a fait un choix méthodologique singulier : aller sur le terrain avant de lire la littérature spécialisée (3), afin de ne pas aborder ses interlocuteurs avec des idées préconçues héritées des visions dominantes en Europe et en Amérique du Nord. 

Son enquête ne prétend pas restituer l’opinion de 1,4 milliard de Chinois : son échantillon reflète davantage une population urbaine et éduquée. Son objectif est ailleurs : comprendre les récits d’individus évoluant dans un environnement où le traçage numérique est omniprésent (4).

 

En Chine, les caméras à reconnaissance faciale font partie du paysage urbain et l’activité sur les grandes plateformes numériques comme WeChat est nominative et traçable (5). Un contenu politique publié sur les réseaux sociaux peut rapidement disparaître, voire conduire à la fermeture du compte en cas de répétition. La question centrale devient alors : comment vit-on en sachant que l’on est surveillé ? 

 

Des récits qui forgent l’adhésion

C’est sans doute l’un des résultats de la recherche les plus étonnants : beaucoup de personnes interrogées attribuent des vertus à la surveillance, souvent déclarée « indispensable » en Chine, « une bonne chose » (6).

Pour l’expliquer, Ariane Ollier-Malaterre met en évidence un ensemble de récits qui se renforcent mutuellement. D’un côté, l’État est perçu comme une figure protectrice, presque parentale, à laquelle il revient de préserver l’ordre dans un pays immense. De l’autre, la technologie est volontiers associée au progrès, à l’efficacité et à la modernisation. Dans cette logique, les outils de contrôle ne servent pas seulement à surveiller : ils sont aussi présentés comme un moyen de discipliner les comportements et de renforcer la « qualité morale » des citoyens, encore présentés comme peu éduqués.

 

À cela s’ajoute une dimension historique. Le techno-optimisme chinois se nourrit aussi de la mémoire du « siècle d’humiliation » subi par le pays à partir du XIXe siècle et de la crainte d’un nouveau déclassement. Dans ce contexte, les progrès technologiques deviennent une source de fierté nationale et un symbole de puissance retrouvée.

Le rapport à la vie privée joue aussi un rôle important. Dans certains témoignages recueillis par Ariane Ollier-Malaterre, vouloir préserver son intimité peut paraître suspect et être associé à des comportements honteux : pourquoi vouloir se soustraire au regard collectif si l’on n’a rien à se reprocher ?

 

La relative acceptation du contrôle ne concerne toutefois que la surveillance généralisée qui s’applique à tous (par exemple, les caméras dans les espaces publics) ; les personnes interrogées rejettent vivement la surveillance ciblée sur elles-mêmes (par exemple, une caméra filmant leur espace de travail) ou jugée trop intrusive (par exemple, les caméras d’analyse comportementale dans les écoles).

 

Le « crédit social » chinois : une réalité à nuancer

Dans l’imaginaire occidental, cette société de surveillance semble presque indissociable du fameux « crédit social » chinois. L’enquête d’Ariane Ollier-Malaterre permet cependant de nuancer cette représentation. Il n’existe pas, à l’échelle nationale, de score unique attribuant une note globale à chaque citoyen, comme dans l’épisode Nosedive (« Chute libre ») de la série Black Mirror (7).

Une partie du malentendu vient des termes eux-mêmes. Le plan gouvernemental chinois de 2014-2020 évoquait au singulier « le » système de crédit social, alors que coexistent en réalité des dispositifs très différents, notamment à l’échelle locale ou dans des entreprises privées.

 

Des listes noires peuvent restreindre certains services aux personnes ayant enfreint la loi, tandis que d’autres dispositifs de listes rouges accordent des avantages aux citoyens considérés comme exemplaires. On est donc loin d’un système centralisé attribuant une note unique à chaque Chinois. 
 

Derrière l’adhésion, un poids mental et émotionnel

Le fait que beaucoup de personnes interrogées disent accepter ou justifient la surveillance ne signifie pas qu’elles la vivent avec sérénité. C’est toute l’ambivalence que soulève l’ouvrage d’Ariane Ollier-Malaterre. 

Au fil des entretiens surgissent aussi la peur, la colère, le ressentiment ou la frustration. Presque toutes les personnes interrogées développent des stratégies mentales pour se détacher psychologiquement des dispositifs en place : choisir de « ne pas voir » les caméras, se dire que l’on n’est « pas assez important » pour attirer l’attention, se rassurer en considérant que l’on ne fait rien de répréhensible ou apprendre à mesurer en permanence ce qu’il est possible de dire, à qui, où et à quel moment. Autrement dit, le citoyen doit sans cesse évaluer les limites à ne pas franchir et adapter son comportement en conséquence.

 

Pour la chercheuse, cet ajustement permanent représente un coût cognitif et émotionnel en lui-même. L’effort continu qu’exige la surveillance nourrit une tension entre ce qui peut être exprimé et ce qui doit rester tu. Un ouvrier chinois témoigne ainsi que la pensée est devenue « la seule vie privée » qui lui reste. Une formule qui résume à quel point la surveillance est profondément intériorisée.

 

En donnant la priorité à l’expérience des citoyens, Vivre avec la surveillance numérique en Chine (1) montre que les mêmes personnes peuvent considérer certains dispositifs comme nécessaires tout en éprouvant leur poids au quotidien. Le livre pose ainsi une question qui dépasse le cas chinois : quels récits rendent le principe de la surveillance acceptable, et quel coût cette acceptation peut-elle avoir pour les individus ?
 

 

Références

(1) Ariane Ollier-Malaterre, Vivre avec la surveillance numérique en Chine (2026) CNRS Editions - https://www.cnrseditions.fr/catalogue/societe/vivre-avec-la-surveillance-numerique-en-chine/

(2) - https://www.renaissancenumerique.org/publications/surveillance-numerique-chine/ et https://labcmo.openum.ca/2024/05/07/video-conference-debat-vivre-avec-la-surveillance-numerique-en-chine-ariane-ollier-malaterre/

(3) Comment la population chinoise s’adapte à la surveillance de masse - Entretien avec Ariane Ollier-Malaterre sur RTS : 10 juin 2026 - https://www.rts.ch/play/tv/forum/video/comment-la-population-chinoise-sadapte-a-la-surveillance-de-masse-interview-dariane-ollier-malaterre?urn=urn:rts:video:ac6376fd-f027-349f-ac72-e6f98993bf29

(4) « Vivre avec la surveillance numérique en Chine », d'Ariane Ollier-Malaterre – Entretien sur RFI, 12 septembre 2026 - https://www.rfi.fr/fr/podcasts/livre-international/20260912-vivre-avec-la-surveillance-num%C3%A9rique-en-chine-d-ariane-ollier-malaterre

(5) « Vers une société de surveillance ? Attention, vous êtes fichés ! » France 24 (TV), Aux avant-postes, 26 mai - https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/aux-avant-postes/20260602-vers-une-soci%C3%A9t%C3%A9-de-surveillance-attention-vous-%C3%AAtes-fich%C3%A9s

(6) "Vivre avec la surveillance numérique en Chine", d'Ariane Ollier-Malaterre, aux éditions du CNRS, juin 2026 - https://www.franceinfo.fr/replay-radio/livre-actu/vivre-avec-la-surveillance-numerique-en-chine-d-ariane-ollier-malaterre-aux-editions-du-cnrs_8020748.html

(7) Crédit social, censure : « La surveillance en Chine est bien plus compliquée qu’un épisode de “Black Mirror” » - Entretien avec Ariane Ollier-Malaterre dans Le Nouvel Obs, 22 juillet 2026 - https://www.nouvelobs.com/monde/20260722.OBS116884/credit-social-censure-la-surveillance-en-chine-est-bien-plus-compliquee-qu-un-episode-de-black-mirror.html

 

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Photo de Brady Bellini via Unsplash