Self-Leadership

Ecrit le 30 novembre 2017
Par Claire Baudin
Chaire Leadership et Compétences managériales, EDHEC Business School
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Il existe parfois une confusion à nommer ceux qui encadrent des équipes ou des projets. Sont-ils des managers ou des leaders ? Il peut même arriver à chacun d’être tour à tour l’un et l’autre dans certaines circonstances. Il est donc important pour les « cadres » de positionner le curseur au bon endroit. Les travaux menés au sein de la Chaire Leadership et Compétences Manageriales suggèrent qu’un leader serait un manager qui a intégré « ses trois dimensions ». 

La littérature managériale s’en donne en effet à cœur joie pour distinguer ce qui relève du leadership transactionnel, propre au manager, du transformationnel qui serait l’apanage du leader. Et cette distinction n’en finit pas de créer le débat sans beaucoup apporter de solution pour aider le responsable à se situer. Regardons les choses autrement et émettons quelques hypothèses en contemplant l’homme de Vitruve (architecte ingénieur romain 1er av.JC) illustré par Léonard de Vinci (peintre inventeur du XVème S.)

Le premier regard donne à voir l’individu dans un carré et le rapporte au monde professionnel. Il décrit un manager qui connait son secteur d’activité, ses objectifs, ses équipes, la culture de l’entreprise dans laquelle il œuvre. Il réfléchit, analyse, organise, distribue, délègue. Ainsi positionné il est stable, fiable, solide. Ses deux pieds sont posés sur sa base (sa terre) et il s’élève, droit, dirigé vers le ciel. Il pense et exerce son esprit. C’est un Homme* debout ainsi qu’un Homme que l’on peut qualifier de « carré ».

Puis l’on remarque l’individu dans un rond. Cette deuxième perspective reconnait le manager en perpétuel mouvement. Il accueille les données, les assimile, les adapte, les déploie. Il connait le passé de sa structure, travaille au présent pour préparer l’avenir. Il sait absorber les imprévus, faire face aux aléas, s’adapter en permanence dans une agilité qui demande vitalité et engagement. Il prend régulièrement du recul, observe les situations, interroge les faits et pratique la remise en question ; le « manager réflexif ». C’est une personne en mouvement, qui « tourne rond ».

Dans ces deux dimensions, au quotidien, dans les multiples, singulières et diverses situations rencontrées, les managers ont à traiter deux axes d’interrogation. Il s’agit pour eux de savoir ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils peuvent faire. Ils prennent alors des décisions, réalisent des choix et accomplissent ce qui leur semble juste afin de répondre aux attendus de leur fonction.

Reste dans ce dessin quelque chose qui semble suggéré sans pour autant être mis en perspective : l’espace. Or avec cet homme de Vitruve montre aussi un homme qui contient l’espace qui le contient. Il s’agit alors de considérer cette troisième dimension : la profondeur. Il est intéressant d’observer ce qui constitue la matière première, la « chair » des managers. Pour cela prenons la liberté de nous éloigner du champ lexical de l’entreprisepour se rapprocher de celui de l’humain (?): l’émotion (du latin motio, action de mouvoir, mouvement, trouble, frisson), la sensibilité (du latin sensibilĭtās, faculté de sentir, sens, signification), la créativité et même la transcendance (du  latin transcendere, franchir, surpasser).

Sommes-nous prêts à reconnaitre que, malgré lui, ses aspirations profondes, ses valeurs, la vision qu’il a de lui-même, ses intuitions, ses ressentis peuvent « transpirer » et envahir la sphère et sa pratique professionnelle ?

On pourrait être tenté d’évincer cette part-là tant elle est méconnue, engageante et dérangeante. Il serait même aisé de déclarer que tout cela est hors sujet. Pourtant, il est essentiel de peser et mettre  en question les compétences, habiletés et dispositions des managers à faire cas de cette réalité-là. Dans la capacité à s’écouter, à ressentir, à décrypter ce qui se joue en soi, à accueillir cette matière première sans jugement ni crainte, à la laisser circuler et animer la personne que l’on est. (le self leadership). Bien sûr il n’est pas aisé pour le manager, en toutes circonstances, de dissocier ce qu’il ressent de ce qu’il fait, de la manière qu’il a de l’accomplir. Sommes-nous prêts à reconnaitre que, malgré lui, ses aspirations profondes, ses valeurs, la vision qu’il a de lui-même, ses intuitions, ses ressentis peuvent « transpirer » et envahir la sphère et sa pratique professionnelle ?

Il serait opportun de retrouver le chemin de l’humilité, celui qui permettrait d’accueillir cette troisième dimension, de l’encoder afin qu’elle réintègre le champ professionnel de façon écologique et d’emprunter une autre voie, celle qui consiste à reconnaitre que les managers sont et demeurent des femmes et des hommes au service d’autres femmes et d’autres hommes. Avec pour objectif que chacun fasse de son mieux pour que l’ensemble atteigne des objectifs de réalisation, de production et même de performance. Ainsi en canalisant, exprimant, privilégiant la sincérité et la franchise, en assumant ce qu’il est, le manager qui s’incarne (tête/corps et cœur) deviendrait un leader.

Il gagnerait une nouvelle dimension, celle de la chair, du charisme, de l’affirmation, il donnerait une couleur, une voix. Il serait un humain dédié à une pratique, à des actions et relations. Il serait en volume, en relief, en perspective. Il ne craindrait ni ses bas ni ses hauts. Il saurait que ses aspérités sont sa marque de fabrique. Il les ajusterait afin qu’elles ne polluent pas ou dénaturent les actions et relations professionnelles dans lesquelles il est impliqué. Il accepterait les impacts, les changements, et même les « révolutions » car il aurait conscience d’être un tout. Il serait alors vertical, horizontal et profond.

Dans ce dernier axe, les managers se trouveraient devant une responsabilité, celle de la signature, du style, de la personnalité qui s’assume dans toutes ses dimensions. Il serait alors capable de contenir son espace intérieur afin d’être lui-même dans l’espace professionnel qui le contient. Il gagnerait sa troisième dimension et l’on peut penser qu’alors il deviendrait un leader. Un leader authentique.