5 questions à Anthony Schrapffer : tout comprendre au rapport IFC 2026 sur la résilience climatique des infrastructures
En juin 2026, l’International Finance Corporation (membre du groupe de la Banque mondiale), AXA Climate et Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture) ont co-publié un rapport intitulé ‘Low Cost, High Yield: The Adaptation and Resilience Investment Opportunity for Infrastructure’ (1). Dans cet entretien, Anthony Schrapffer, directeur scientifique de l’EDHEC Climate Institute, revient sur cette collaboration, les défis liés aux prévisions dans le secteur des infrastructures et le rôle des investisseurs privés.
Avec plus de 40 coauteurs et relecteurs, 3 institutions partenaires et 3 bureaux d'ingénierie apportant leur expertise dans leurs domaines respectifs, ce rapport (1) est avant tout l'histoire d'une collaboration fructueuse autour d'un enjeu crucial.
Anthony Schrapffer : Oui, et je commencerais par expliquer ce qui a permis sa réussite. Ce rapport a été élaboré sous l’égide de l’IFC-International Finance Corporation (membre du groupe de la Banque mondiale), et a en effet réuni plus de quarante coauteurs et relecteurs issus de trois institutions partenaires (dont Scientific Climate Ratings et AXA Climate) et de trois bureaux d’études (SUEZ, Tractebel et EGIS).
Le Groupe de la Banque mondiale a défini le cadre institutionnel et examiné les conclusions ; les bureaux d'ingénieurs ont ancré ces conclusions dans des actifs réels ; et à l'EDHEC, nous avons piloté le volet technique de l'étude : le cadre quantitatif reliant les mesures d'adaptation à la valeur nette d'inventaire et aux indicateurs ajustés au risque que les investisseurs utilisent réellement (2).
Cette collaboration était essentielle car le sujet l'exigeait. Les infrastructures constituent l'épine dorsale de notre société et de notre économie modernes. Elles assurent l'alimentation en électricité des foyers, des entreprises et des services essentiels, l'acheminement de l'eau du réservoir jusqu'au robinet et la circulation (routière notamment) à travers le territoire ; pourtant, malgré des avertissements climatiques clairs et répétés, les investissements dans l'adaptation et la résilience restent insuffisants (3).
L'objectif était délibérément concret : il ne s'agissait pas d'un énième rapport généraliste, mais d'une analyse financière, c'est-à-dire de la traduction du risque physique en termes financiers. Nous voulions montrer que la résilience n'est pas simplement un coût à absorber, mais une opportunité d'investissement, et offrir à chaque acteur de la chaîne de financement une feuille de route claire pour passer de l'ambition à l'action.
La première partie du rapport rassemble les principales conclusions et données chiffrées concernant le coût caché de l'inaction, les obstacles qui empêchent les investissements à grande échelle, ainsi que « l'effet bouclier » que représente le fait d'investir aujourd'hui pour protéger les actifs de demain. Pourriez-vous nous en dire plus ?
Anthony Schrapffer : L'ampleur de l'exposition de ces "actifs" est frappante. Les pertes annuelles moyennes liées aux phénomènes météorologiques extrêmes sur les infrastructures et les bâtiments dépassent déjà les 700 milliards de dollars, soit environ un septième de la croissance mondiale du PIB en 2021-2022, et pour les pays à faibles et moyens revenus, le coût s'élève à environ 390 milliards de dollars par an.
Si rien n'est fait, les effets du changement climatique pourraient entraîner la perte de 43 millions d'emplois dans 49 pays d'ici 2050, et le coût mondial de l'inaction s'élèverait à 1 270 milliards de dollars d'ici à 2100. Les marchés émergents ne représentent qu'un tiers de la valeur exposée au risque, mais supportent plus de la moitié des pertes. Pourtant, cette même analyse montre qu'une adaptation ciblée peut réduire ces pertes d'emplois de plus de moitié : c'est là l'effet protecteur ou "bouclier" d'un investissement réalisé aujourd'hui pour préserver les actifs de demain.
Par exemple, la mise aux normes de résilience du réseau routier brésilien d’ici 2050 coûterait environ 19 milliards de dollars, mais permettrait d’éviter quelque 41 milliards de dollars de pertes, ce qui reviendrait pratiquement à doubler le retour sur investissement, tandis que le passage d’un entretien réactif à un entretien de routine réduit les coûts à long terme jusqu’à 40 %.
Ce qui freine les progrès, ce ne sont pas les considérations économiques, mais quatre lacunes que nous identifions précisément : une lacune en matière de données, qui empêche de quantifier les risques ; une lacune en matière d’incitations, la réglementation ne récompensant pas la résilience ; une lacune en matière de financement, les capitaux étant rarement liés aux résultats en matière d’adaptation et de résilience ; et une lacune en matière de gouvernance, qui fragmente les efforts. Notre conviction : comblons ces lacunes, et les capitaux suivront.
En poursuivant sur cet exemple du Brésil, un pays clé parmi les marchés émergents, le rapport se concentre ensuite sur trois cas d'utilisation sectoriels. Qu'est-ce qui vous frappe dans cette partie ?
Anthony Schrapffer : Ce qui me frappe, c’est que ces chiffres prennent une dimension spectaculaire dès lors qu’on les quantifie correctement, ce qui correspond exactement au travail que nous avons mené chez Scientific Climate Ratings. Pour différents actifs brésiliens, un investissement d’adaptation coûtant moins de 10 % de la valeur nette d’inventaire permet de protéger une valeur plusieurs fois supérieure à ce coût.
Afin de garantir une évaluation cohérente des trois études de cas, les mesures d’adaptation identifiées par les partenaires ingénieurs ont été paramétrées à l’aide de la base de données ClimaTech, qui a fourni des estimations harmonisées des coûts de mise en œuvre (CAPEX/OPEX), des niveaux de protection attendus et de l’efficacité des mesures lorsque les données locales n’étaient pas disponibles. Ce cadre commun nous a permis de comparer la valeur financière des investissements en résilience entre les différents aléas et secteurs d’infrastructure.
Dans le secteur du transport et de la distribution d'électricité, pour un coût représentant environ 3 % de la valeur nette d'inventaire (VNI), les pare-feu permettent d'économiser près de 23 % de la VNI, soit 8,6 dollars protégés pour chaque dollar investi, et de réduire les coupures de courant de 85 %. Dans le secteur de l'eau, un investissement de 2,4 % génère un rendement de 6,3 pour 1 ; dans le secteur des autoroutes, ce rendement est de 2,2 pour 1.
Il s'agit de dividendes ajustés au risque, évalués sur l'ensemble du cycle de vie des actifs. Le message sous-jacent porte sur l'alignement entre l'entreprise et sa stratégie : l'adaptation n'est plus seulement une question d'ingénierie. C'est une décision financière qui doit déterminer les priorités stratégiques, les évaluations de crédit et le coût du capital.
Ce recadrage, cette nouvelle approche, se retrouve dans nos cinq conclusions intersectorielles : les impacts climatiques peuvent entraîner une érosion de près de 30 % de la valeur nette des actifs dans certains scénarios par rapport à un scénario de référence ; des mesures ciblées, dont certaines sont peu coûteuses, offrent les meilleurs rapports coûts-bénéfices ; certaines interventions, bien qu’inférieures aux seuils de rentabilité privés, génèrent une valeur socio-économique majeure, ce qui rend indispensable le co-investissement public. Certains de ces bénéfices socio-économiques ont été estimés par notre équipe de recherche à l’aide du cadre d’analyse des flux d’entrées-sorties étendu à l’environnement EXIOBASE.
La partie III est une section très riche du rapport : elle identifie les leviers et les voies permettant de mobiliser les investissements privés en faveur de l'adaptation et de la résilience. Quels en sont les messages clés ?
Anthony Schrapffer : Nous essayons de répondre à la question que tout le monde se pose ensuite : comment concrètement tirer parti de cette opportunité ? Nous structurons notre approche en quatre étapes.
Premièrement, identifier le risque, mettre en place l’infrastructure de données sur les risques climatiques et, surtout, traduire ces données en valeur financière - ce qui est précisément la raison d’être de notre cadre d’évaluation chez Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture).
Ensuite, il faut fixer le prix du risque. À l’heure actuelle, les opérateurs parviennent rarement à récupérer ce qu’ils dépensent pour l’adaptation, ce qui fait qu'ils ne bougent pas. Il faut rendre ce recouvrement des coûts prévisible, par le biais des tarifs et des conditions de concession, et réformer les partenariats public-privé afin que le contrat récompense l’offre la plus résiliente, et pas seulement la moins chère.
Troisièmement : mobiliser les capitaux. L'adaptation engendre des coûts initiaux et ne porte ses fruits qu'au bout de plusieurs décennies ; le financement doit donc être "patient", avec des durées de prêt plus longues, des conditions plus avantageuses pour les actifs qui prouvent leur résilience, ainsi que des garanties ou des capitaux de première perte qui protègent les premiers investisseurs. À cet égard, les banques multilatérales de développement et les institutions financières de développement jouent un rôle central : en absorbant les premiers risques, elles donnent au capital privé la confiance nécessaire pour suivre le mouvement.
Quatrièmement : coordonner, en passant de solutions ponctuelles, actif par actif, à une gouvernance à l’échelle du système. En matière de ressources, le rapport oriente les parties prenantes vers des outils concrets et accessibles au public : la taxonomie « Climate Bonds Resilience », la norme ISO 14090, l’indice de résilience des bâtiments de l’IFC et les cadres de quantification et de notation des risques climatiques, tels que ceux développés par Scientific Climate Ratings. L'approche des parties prenantes est délibérément partagée : les gouvernements fixent les règles et clarifient le recouvrement des coûts, les opérateurs élèvent la résilience au rang de stratégie, les investisseurs intègrent le risque physique dans leur diligence raisonnable, et les banques de développement mobilisent des capitaux privés. Chacun a un rôle distinct et clairement défini : c’est ce qui permet de passer de l’intention à la mise en œuvre.
L'EDHEC et sa venture, Scientific Climate Ratings, ont consacré beaucoup d'efforts et d'expertise à la réalisation de ce rapport. Pensez-vous qu'il va changer la donne ?
Anthony Schrapffer : Je pense que c'est possible, oui, précisément parce que cela permet de passer d'un débat sur l'importance de l'adaptation à celui de sa rentabilité. La force de l'expertise de Scientific Climate Ratings et des recherches menées par l'EDHEC Climate Institute dans ce rapport réside dans leur méthodologie : nous avons élaboré un cadre qui relie les mesures d'adaptation à la valeur nette d'inventaire et aux indicateurs ajustés au risque que les investisseurs prennent réellement en compte dans leurs évaluations.
C’est cette rigueur qui confère leur crédibilité aux chiffres phares. Pour que cela change la donne, ces données doivent être diffusées, et elles le seront, grâce au pouvoir de mobilisation du Groupe de la Banque mondiale et à la portée de ses partenaires, afin que les conclusions parviennent simultanément aux régulateurs, aux opérateurs et aux financiers. Mais la publicité à elle seule ne suffit pas ; les parties prenantes doivent s’engager concrètement : les gouvernements doivent clarifier les modalités de recouvrement des coûts, les opérateurs doivent intégrer la résilience dans les décisions prises au niveau du conseil d’administration, et les investisseurs doivent adopter des indicateurs et des méthodologies standardisés en matière de résilience.
Notre rôle ne s'arrête pas à la publication. Grâce à Scientific Climate Ratings, nous continuerons à faire progresser la science, à affiner la méthodologie d'évaluation, à l'étendre à de nouvelles catégories d'actifs dans toutes les zones géographiques et à la transformer en notations et en outils directement exploitables par le marché (4).
Et c’est là qu’il faut comprendre l’adaptation et l’atténuation comme les deux volets d’une même réponse, et non comme des priorités concurrentes. La réduction des émissions reste essentielle, mais même dans le cadre des scénarios de décarbonisation les plus ambitieux, une augmentation significative des risques climatiques physiques est déjà inévitable : le réchauffement inhérent au système continuera d’intensifier les inondations, les sécheresses, les tempêtes et les vagues de chaleur pendant des décennies. La résilience n'est donc pas facultative, ni un substitut à la réduction des émissions ; c'est la tâche inévitable et complémentaire qui consiste à protéger les infrastructures et les communautés qui seront confrontées à ces aléas, quelle que soit la rapidité avec laquelle le monde se décarbonise.
Les faits sont désormais incontestables : l’adaptation n’est pas un coût à supporter, mais un "bénéfice" à exploiter. Les moyens financiers existent et le potentiel est avéré : notre rôle, à partir de maintenant, est de faire en sorte que le marché ne puisse plus se permettre de fermer les yeux.
Références
(1) Low Cost, High Yield: The Adaptation and Resilience Investment Opportunity for Infrastructure. June 18, 2026. IFC - International Finance Corporation (a member of the World Bank Group), AXA Climate and Scientific Climate Ratings (an EDHEC Venture) - https://www.edhec.edu/sites/default/files/2026-07/2026-adaptation-resilience-investment-opportunity-infrastructure-axa-ifc-edhec.pdf
(2) Scientific Climate Ratings Leads Business Case Analytics for the World Bank’s New Report, Revealing Significant Returns on Infrastructure Adaptation & Resilience Investments. June 2026. Scientific Climate Ratings, an EDHEC Venture - https://scientificratings.com/2026/06/24/scientific-climate-ratings-leads-business-case-analytics-for-the-world-banks-new-report-revealing-significant-returns-on-infrastructure-adaptation-resilience-investments/
(3) [#dataviz] Le changement climatique pourrait coûter très cher à ceux qui ont investi dans des infrastructures, juillet 2024 - https://www.edhec.edu/fr/recherche-et-faculte/edhec-vox/dataviz-changement-climatique-pourrait-couter-tres-cher-investisseurs-infrastructures
(4) Scientific Climate Ratings : la notation qui manquait aux investisseurs. EDHEC Vox, avril 2026 - https://www.edhec.edu/fr/recherche-et-faculte/edhec-vox/scientific-climate-ratings-la-notation-qui-manquait-aux-investisseurs