Lionel Melin & Fangyuan Zhang (ECI) : "Nos résultats répondent aux besoins des professionnels et offrent une traduction pratique des données de la science du climat"
Dans cet entretien, Lionel Melin et Fangyuan Zhang (EDHEC Climate Institute) présentent leur dernier working paper : « Quantifying Climate Risk Premiums » (1).
Alors que les phénomènes météorologiques extrêmes font la une de l’actualité, la hausse lente et persistante des températures mondiales modifie discrètement la manière dont les marchés évaluent le risque à long terme. Dans leur working paper « Quantifying Climate Risk Premia » (1), publié en début d’année, Lionel Melin, chercheur associé à l’EDHEC Climate Institute, et Fangyuan Zhang, ingénieure de recherche senior à l’EDHEC Climate Institute, examinent comment les risques climatiques physiques et les coûts de transition influencent les taux d’intérêt, les primes de risque des actions et la valeur des actifs. Dans cet entretien, ils expliquent pourquoi les investisseurs peuvent exiger des rendements plus élevés pour compenser l’incertitude liée au climat, et pourquoi le changement climatique, bien que progressif, peut avoir un impact sur les marchés dès aujourd’hui.
Pour commencer, qu'est-ce qu'une prime de risque climatique ?
Lionel Melin: En termes simples, il s’agit du rendement supplémentaire exigé par les investisseurs pour compenser les risques financiers liés au réchauffement climatique, une sorte de réserve financière. Les phénomènes météorologiques extrêmes, la baisse de la productivité agricole ou le coût de la transition vers les énergies vertes peuvent menacer la croissance économique à long terme. Les investisseurs perçoivent alors les actifs financiers comme plus risqués et exigent un rendement attendu plus élevé pour les détenir.
Cela a de l’importance car les rendements exigés et les prix des actifs évoluent en sens inverse. Lorsque la prime de risque climatique augmente, les valorisations baissent. Le risque climatique constitue donc une dimension supplémentaire qui s’ajoute aux risques que les investisseurs savent déjà gérer.
En quoi votre cadre conceptuel apporte-t-il un éclairage nouveau aux recherches existantes sur ce sujet ?
Fangyuan Zhang: Les approches antérieures traitaient souvent les risques liés au climat de manière distincte. Certains modèles se concentraient sur les risques physiques aigus, tels que les catastrophes ou les points de basculement, tandis que d’autres se focalisaient sur les coûts de transition. Notre cadre intègre les risques physiques et de transition dans un même modèle d’évaluation des actifs, car les investisseurs sont confrontés aux deux simultanément.
Nous mettons également l’accent sur les risques physiques chroniques : la hausse progressive des températures moyennes et l’évolution des régimes pluviométriques. Leurs effets sur la croissance économique et les flux de trésorerie peuvent être progressifs mais persistants, et ont donc une incidence sur les rendements des investissements à long terme.
Notre modèle est calibré à l’aide d’estimations empiriques des dommages et de scénarios climatiques de référence, notamment ceux élaborés par le Network for Greening the Financial System. Cela permet de rapprocher les résultats des besoins des professionnels et offre un moyen pratique de traduire la science du climat en taux d’intérêt et en primes de risque sur actions.
Pourquoi les risques chroniques peuvent-ils entraîner une augmentation de la prime même en l'absence de sinistre ?
Fangyuan Zhang: Le mécanisme sous-jacent s’explique par les attentes relatives à la consommation et la croissance, et l’incertitude. Un changement climatique chronique peut réduire la croissance de la consommation à long terme, avec des effets persistants non seulement sur la production actuelle, mais aussi sur les anticipations de croissance future. Les investisseurs perçoivent donc les flux de trésorerie futurs comme plus risqués.
Si le changement climatique rend également la croissance future plus volatile ou plus difficile à prévoir, ces derniers exigeront un rendement plus élevé. Une atteinte persistante à la croissance, combinée à une plus grande incertitude, suffit déjà à rendre les actifs risqués moins attractifs, même en l’absence de catastrophes ou de points de basculement franchis.
Lionel Melin: C’est pourquoi notre modèle devait adopter une perspective véritablement à long terme. Nous suivons la dynamique de transition jusqu’à la fin du siècle et au-delà, alors que les températures tendent vers une certaine forme de stabilisation dans des scénarios potentiels très différents. Sur de tels horizons, même une variabilité modérée peut générer d’importantes divergences. Des effets à évolution lente peuvent donc se refléter dès aujourd’hui dans les prix des actifs. Des événements aigus tels que les vagues de chaleur peuvent également être très perturbateurs. Mais ils ne constituent pas l’élément principal de cette version du modèle.
Quels sont les principaux résultats mis en évidence par votre modèle ?
Lionel Melin: Dans un scénario où la température mondiale atteindrait environ +3 °C au-dessus des niveaux préindustriels d’ici 2100, la prime de risque des actions augmenterait d’environ +20 % par rapport à un monde contrefactuel sans changement climatique. Ce rendement supplémentaire requis est si important qu’il devrait entraîner des variations substantielles des prix du marché.
Le taux sans risque attendu baisse pendant les périodes de réchauffement rapide, car la croissance ralentit. Mais l’augmentation de la prime de risque des actions est plus importante. Les rendements attendus des actions augmentent donc globalement, ce qui peut se traduire par une baisse de la valeur actuelle des actifs.
Comment les différentes parties prenantes peuvent-elles utiliser ce cadre ?
Lionel Melin: Le changement climatique est sans précédent ; les données historiques ne suffisent donc pas à elles seules à fournir les repères sur lesquels s’appuient habituellement les décideurs. Nous avons besoin de cadres prospectifs.
Les investisseurs peuvent évaluer dans quelle mesure les risques physiques et de transition sont susceptibles de modifier leurs portefeuilles et la valeur de leurs actifs. Cela peut les aider à anticiper les variations des prix du marché et à déterminer la compensation dont ils ont besoin. Ce cadre est particulièrement pertinent pour les investisseurs à long terme, tels que les fonds de retraite et les fonds souverains.
Les régulateurs et les décideurs politiques peuvent comparer les scénarios de politique actuelle et de décarbonation sous l’angle financier. Le modèle met en évidence le compromis entre le coût des mesures d’atténuation et le risque d’instabilité financière si le réchauffement n’est pas maîtrisé.
Pour les entreprises, une prime de risque sur les actions plus élevée se traduit par un coût du capital plus élevé. Le financement des opérations et des investissements devient plus coûteux, tandis que les valorisations boursières subissent des pressions. Il faut s’y préparer !
Quelles sont les limites actuelles de votre modèle et quelles pourraient être les prochaines étapes ?
Fangyuan Zhang: Le modèle est délibérément simplifié, ce qui signifie qu’il simplifie la représentation du climat plutôt que de reproduire l’intégralité de la dynamique physique du système climatique. Cela nous permet d’obtenir des solutions sous forme fermée et de calibrer correctement le modèle.
Il se concentre actuellement sur la hausse des températures moyennes et est conçu pour rendre compte des impacts de premier ordre. Il doit donc être considéré comme un modèle de référence qui rend le lien entre les scénarios climatiques, la croissance économique et les marchés financiers transparent et accessible aux professionnels. Sa simplicité est voulue, mais elle constitue également sa limite.
Lionel Melin: Une extension possible concerne l’hétérogénéité régionale, car les dommages climatiques n’affecteront pas tous les pays - ni toutes les régions au sein d’un même pays - de la même manière.
Une autre consiste à ajouter les risques aigus et les points de basculement à un cadre qui se concentre actuellement sur les risques chroniques, le réchauffement progressif et les effets persistants. Nous travaillons sur des moyens d’intégrer ce type de risque de catastrophe.
Une troisième orientation consisterait à intégrer les retombées des réponses politiques, des évolutions technologiques et de l’adaptation. À mesure que les risques climatiques deviendront plus visibles, les comportements évolueront. La prise en compte de ces réponses enrichirait le cadre et le rapprocherait davantage de la prise de décision dans le monde réel.
Références
(1) Quantifying Climate Risk Premia (March 2026). EDHEC Climate Institute working paper. Lionel Melin, Fangyuan Zhang - https://climateinstitute.edhec.edu/publications/quantifying-climate-risk-premia