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Écrire nous clarifie : pourquoi et comment pratiquer le self-journaling

Sylvie Deffayet Davrout , Professor, Leadership Development Chair Director

Dans cet article, Sylvie Deffayet Davrout, professeure et directrice de la chaire en Développement du Leadership, met en lumière l'écriture réflexive comme outil efficace pour nourrir l'action - en particulier des leaders et managers.

Temps de lecture :
7 Oct 2026
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Écrire n'est plus à la mode - encore moins un stylo à la main, sur une feuille de papier. Quel dommage : écrire, et mieux encore s'écrire, nous clarifie. 

C'est particulièrement vrai quand nous affrontons une montagne de contraintes, d'injonctions et de sujets à traiter en même temps. Le lot de nombreux managers aujourd'hui.

 

Et si quelques lignes suffisaient à y voir plus clair ? Que se passe-t-il réellement dans notre esprit quand nous posons nos pensées sur le papier, et pourquoi cela change-t-il notre façon d'agir ? À l’EDHEC, au sein de la chaire en Développement du Leadership, le Self journaling, une pratique toute simple, inspirée de différents travaux de recherche, permet de le tester et le déployer : explorons-la ensemble.

L'écriture réflexive, une discipline pour les leaders

Écrire nous oblige d'abord à ralentir. C'est indispensable pour coucher sur le papier les éléments du chaos extérieur et tenter d'y mettre de l'ordre. 

Prendre rendez-vous avec soi-même pour formaliser avec des mots sa réalité, c'est commencer à reprendre la main sur ce qui nous met sous pression. Cette mise en mots fait prendre conscience de tout ce qui compose notre contexte : sa variété ainsi que le poids relatif de chaque élément.

On appelle réflexivité ce mouvement qui consiste à s'interroger régulièrement sur ses propres représentations, pour les requestionner si nécessaire. L'écriture fait émerger ce que nous pensons réellement des situations rencontrées, pour ensuite décider avec plus de lucidité et moins d'automatismes.

 

Pour la chercheuse Jennifer Moon (1), l'écriture devient réflexive lorsque l'auteur s'arrête sur le sens de l'expérience vécue, questionne ses interprétations, ses émotions, ses choix et les hypothèses qui les sous-tendent. Au niveau le plus abouti, l'auteur prend de la distance, considère plusieurs points de vue, reconnaît que son propre cadre d'interprétation peut évoluer - il examine sa manière de penser autant que de ressentir. En écrivant, on rend son raisonnement observable et son savoir implicite explicite.

 

Le Self Journaling : une pratique concrète

À l'EDHEC, sous l'impulsion de la chaire en Développement du Leadership, cette discipline est encouragée dès les premiers cours de soft skills. Chaque élève reçoit un Learning Journal (un par cours) dans lequel il est invité à se challenger régulièrement : suis-je en train d'apprendre quelque chose de nouveau ici ? Si oui, quoi exactement ? Si non, comment m'y suis-je pris pour ne rien apprendre ? Qu'est-ce qui relevait de ma responsabilité d'apprenant et que je n'ai pas fait ?

Ce self journaling s'appuie sur une définition exigeante de l'apprentissage, dite « en double boucle » (2) : elle convoque l'étudiant sur la remise en question de ses propres représentations, et pas seulement sur l'acquisition d'un contenu. L'étudiant se retrouve face à lui-même en train d'apprendre : quelles représentations sont challengées en ce moment ? Comment les mettre en mots ? Qu’ai-je envie de faire de ce savoir produit ?

 

Le journal n'est donc pas un livrable isolé, mais un espace où l'on relie progressivement action, savoirs et évolution professionnelle. C’est un véritable conteneur d'apprentissage continu, qui collecte au fil du temps expériences, hésitations, retours d'expérience, apports théoriques et décisions. 

Tout comme le journal intime de notre enfance, nous y connectons notre vulnérabilité, point de départ de nos évolutions personnelles. Cette écriture engageante est exigeante, mais puissante : elle donne accès à des apprentissages durables, objectivés en plusieurs phrases. Apprendre à apprendre : n'est-ce pas précisément ce qu'on attend d'un moment de formation aujourd'hui ?

 

Comment ça marche, et ce qu’en dit la science

Le mode d'emploi, à répéter de manière itérative pendant et en dehors des temps de formation, suit les étapes classiques de l'apprentissage chez l'adulte :

1. Collecter des données

Un réflexe qui ne demande pas d'effort, nos cinq sens s'en chargent naturellement. Il ne s'agit surtout pas de recopier ce que dit ou présente un formateur, mais de noter les informations qui surprennent, ou qui viennent bousculer le savoir explicite déjà en place. Avec ce postulat qu'apprendre, c'est d'abord se laisser surprendre.

2. Les formaliser par écrit

C'est ici que le vrai travail commence. Pour Keith Oatley et Maja Djikic (3), écrire externalise la pensée sur un support, afin de pouvoir ensuite la manipuler : une pensée interne devient un objet externe, visible, que l'on peut réexaminer, réorganiser, modifier. Pour eux, cette étape est cognitivement essentielle car externaliser ses connaissances entraîne un traitement plus profond et une clarification de sa propre compréhension. Entre la collecte spontanée de données et leur mise en mots s'opère tout un travail de tri : un effort certain, mais qui livre un premier lot d'informations précieuses, avec le passage de l'implicite à l'explicite. Cette externalisation permet souvent de se rendre compte que l'on en sait davantage sur une situation qu'on ne le pensait et ce constat nous donne confiance.

3. Les relire, les modifier, les enrichir

Les « augmenter » par la réflexion. Pour Bereiter et Scardamalia (4), l'écriture a le pouvoir de transformer la connaissance elle-même (knowledge building). Elle n'est pas un simple moyen de communication : elle est une étape cognitive indispensable, parce qu'elle externalise et stabilise la pensée, ce qui permet ensuite de la retravailler.

4. Partager tout ou partie du contenu avec d'autres

L'ancrage définitif de l'apprentissage trouve sa source dans la dernière étape : le partage avec d'autres, nouvelle occasion de « mettre en mots ». Ulrike Cress et Joachim Kimmerle (5), qui étudient la construction collaborative de connaissances (notamment autour des wikis), montrent que ce travail collectif ne se limite pas à additionner des points de vue individuels : en confrontant sa propre formulation à celle des autres, chacun est amené à retravailler sa propre compréhension. Partager volontairement des éléments de son Learning Journal n'est donc pas une simple restitution, c'est une nouvelle occasion d'apprentissage, à la fois pour celui qui partage et pour celui qui reçoit.

 

Pourquoi le self journaling est décisif pour un leader

Le self journaling est donc à la fois source d'apprentissage et outil de clarification personnelle. Une personne qui ne parvient pas à formaliser par écrit ce qu'elle a envie d'entreprendre n'est, en réalité, pas encore claire avec sa propre intention. Il lui faudra écrire et réécrire jusqu'à se satisfaire de sa formulation définitive.

L'écriture est donc un levier complet pour le pouvoir d'agir et c'est particulièrement vrai dans l'exercice du leadership, où il s'agit précisément d'avoir un impact sur les autres. Si je ne sais pas me formuler à moi-même ce que je voudrais qu'ils fassent, j'ai peu de chances d'obtenir les résultats escomptés. Cela peut sembler d'une évidence banale - mais combien d'instructions ou de messages managériaux manquent cruellement de clarté ?

 

Réinvestir cet usage aujourd'hui s'avère particulièrement puissant pour naviguer dans la complexité du monde et des responsabilités qui incombent à chacun. Plus que jamais, écrire nous clarifie.

 

 

Références

(1) Moon, J. A. (2004). A Handbook of Reflective and Experiential Learning: Theory and Practice. London: Routledge - https://www.taylorfrancis.com/books/edit/10.4324/9780203416150/handbook-reflective-experiential-learning-jennifer-moon

Moon, J. A. (2006). Learning Journals: A Handbook for Reflective Practice and Professional Development, 2e éd. Routledge - https://www.taylorfrancis.com/books/mono/10.4324/9780203969212/learning-journals-jennifer-moon

(2) Argyris, C. (2002). “Double-Loop Learning, Teaching, and Research.” Academy of Management Learning & Education, 1(2), 206–218 - https://www.researchgate.net/publication/277670754_Double-Loop_Learning_Teaching_and_Research

(3) Oatley, K., & Djikic, M. (2008). Writing as Thinking. Review of General Psychology, 12(1), 9-27 - https://journals.sagepub.com/doi/10.1037/1089-2680.12.1.9

(4) Bereiter, C., & Scardamalia, M. (1987). The Psychology of Written Composition. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates - https://www.taylorfrancis.com/books/mono/10.4324/9780203812310/psychology-written-composition-carl-bereiter-marlene-scardamalia

(5) Cress, U. & Kimmerle, J. (2008). A systemic and cognitive view on collaborative knowledge building with wikis. International Journal of Computer-Supported Collaborative Learning - https://link.springer.com/article/10.1007/s11412-007-9035-z

 

 

 

Photo de Thomas Franke sur Unsplash